28 mars 2016

Inari #3 [nouvelle]

Tu clignes des yeux.
La fatigue sans doute, la chaleur te joue des tours.
Tu te souviens que tu n'as pas déjeuné, juste avalé ce matin à la va-vite un bol de riz avec un peu de nattô (des graines de soja fermentées). Tu secoues la tête, et là haut, un nuage s'ébroue, à moins que ce ne soit le vent qui essore toute l'eau des feuilles sur ton crâne. Tu te retrouves trempé. Tu t'essuies le visage et, sans difficulté, te glisses entre les torii sur le chemin, totalement désert.
Abandonné.
Pas âme qui vive.
Seule une sensation de distorsion perdure, cette vacuité qu'ont certains lieux où s'est tenue une fête, comme si l'écho des participants, de leurs rires, de leur souffle, d'un battement de cœur, habitait encore l'espace. Un calme presque surnaturel règne sous les arcades de bois orangé. Juste les dialogues entre les dernières gouttes qui s'élancent dans le vide, s'écrasent et rebondissent de feuilles en feuilles. Quelques craquements dans les branches au dessus. Tu lèves la tête et, soudain, tu réalises que le jour est moins lumineux cependant, entre les pans de nuages cotonneux, le ciel se dévoile. Tant assombri qu'on pourrait croire que le soir était là, tout proche. L'orage n'est jamais venu.
Ta montre indique qu'il est presque dix-neuf heures. Elle te joue des tours ?! C'est impossible que ta randonnée ait duré aussi longtemps, qu'il soit si tard ! Incrédule, tu la regardes, la secoues. Où est passé le temps manquant ?

Tu reprends l'ascension, cette fois, au pas de course, vaguement inquiet. Le croassement d'un vol de corbeaux. Les bruissement des petits animaux dans les sous bois. Le bourdonnent des insectes. Tout est normal. Le sommet t'attend, puis bientôt la descente. La faim te creuse le ventre. L'idée d'une collation dans la petite buvette que tu as déjà repéré, là ou le circuit commence sa boucle, te rassures. Tu te sens ragaillardi. Une halte pour boire un thé et grignoter. T'assoir pour reposer tes jambes lourdes et tes pieds fourbus. Le vermillon s'échappe des torii et teinte maintenant les nuages perdus dans l'horizon rougeoyant. La nuit tombe avec cette précipitation qui te surprend encore, même après plusieurs semaines au Japon.

Enfin, des bâtiments en bois.
Retour à la civilisation.
Une petite mamie ridée qui t'arrive à peine à la poitrine, t’accueille à grand renfort de irasshaimase. Elle regarde ta mine fatiguée, tes vêtements mouillés, et t'offre une serviette éponge moelleuse alors que tu te déchausses à l'entrée. Quel bonheur. Le repos mérité sur le tatamis frais te ferait presque oublier l'étrangeté de ton aventure. Péniblement, dans un japonais approximatif, tu demandes à ton hôte si, aujourd'hui, il y avait une cérémonie de prévu. Une fête. Un événement particulier. Il t'a semblé avoir vu une procession alors que tu avais quitté le chemin. Tu lui montres une photo flou où les verts et les vermillons se fondent et où, entre les torii, quelque chose émet une lumière. Elle va te prendre pour un dingue. Regrettant déjà tes propos, tu ranges à la hâte ton appareil photo, lui adresse un petit sourire d'excuse. Pourtant, le regard qu'elle t'offre n'a rien de moqueur. Elle opine du chef avec sérieux et s'absente quelques minutes.
À son retour, avec des gestes précis, elle dispose une tasse de thé et un théière fumante. Puis, elle s’assied en face de toi et lentement, choisissant ses mots, elle te parle des noces de renards. Elle te parle d'un jour où, jeune fille, depuis un ciel d'azur, une averse s'était abattue sur la forêt. Elle te parle d'une musique mystérieuse avec flûtes et tambourins, elle te parle des esprits, des kitsune et du présage heureux de la noce des renards.

Plus tard, l'estomac plein d'un ochazuke délicieux (sorte de soupe de riz au thé) agrémenté de daurade, tu marches dans l'air figé nocturne. Les lanternes métalliques accrochées aux piliers des torii offrent un éclairage faible mais suffisant pour descendre sans peine les marches du sentier. Dans la pénombre et le silence particulier du sous-bois, tu avoues ne pas comprendre rationnellement l'expérience que tu as vécu. Tu te rappelles précisément de la sensation incroyable quand tu as quitté le chemin, au son d'une mélodie timide. Tu te rappelles de la force qui a empli chaque cellule de ton être, de la joie, de l'amour. Tu te rappelles aussi d'émotions que tu ne sais nommer, parce que le vocabulaire humain te paraît soudain étriqué, limité.
Tu serres dans la main le petit grelot que la vieille dame t'a offert.
Avec précaution, sans jamais plus sortir de l'abri rassurant des arcades, tu rejoins l'esplanade. Demain, tu visiteras encore Kyôto avant de retourner sur la capitale. Demain, tu te diras peut-être que ce n'était qu'un rêve, que tu t'es assoupi quelque part sur le chemin.
La faute à la chaleur lourde, la faute à la fatigue.
Tu ne raconteras plus jamais ta vision. Pourtant, tu continueras de chérir les impressions et le souvenir inestimable d'avoir, un jour, quitté la voie empruntée par les hommes pour effleurer le monde des esprits.

Fin 


21 mars 2016

Inari #2 [nouvelle]




Début de l'histoire à lire ici

La marche reprend. Tu serpentes. Tu grimpes.
Le sous-bois dense donne à la forêt des atours lugubres. Les troncs sombres et mousseux, le plip plic de gouttes qui ruissellent, tu es bien loin des futaies de feuillus ou des pinèdes sèches de ton pays. Ici, règnent les cèdres, les camphriers, les camélias, des plantes subtropicales dont tu ignores le nom, aux feuilles vernissées, gourmandes de pluie et de chaleur.
Ton cœur cogne dans ta poitrine sous l'effort. La température agrippe tes épaules et charge ton sac d'un poids incommensurable. Tu penses à ta vie, là-bas, dans ce pays où tu es né, où tu habites, aimes et tentes de faire avec ce qui ne dépend pas de toi. Le Japon te semble facile, pratique, les étrangers que tu y croisent épanouis, pourtant, ils restent des étrangers, des gaijin. À perpétuité. Ici, pas d'intégration, ta physionomie trahit toujours ton origine exogène. Les cadres sociaux et les règles ne sont pas moins contraignants, simplement, ils ne s'appliquent pas à toi, le voyageur venu en curieux.
Tu t’interroges sur ton quotidien, sur le retour à la normale quand le séjour s’achèvera.

Les torii luisants, flambants neufs cèdent peu à peu la place à des torii usés, rongés. Ils étaient au début avec un pied en un seul tenant, vermillon et noir, une ligne franche entre les deux couleurs. Ils étaient solides, ancrés fièrement dans la montagne. Ils deviennent fragiles, en deux parties. Le pilier orange s'enfiche maintenant dans un cylindre de bois tenu par cerclage de métal. Le tout est scellé dans le sol. La peinture s'est ternie : l'orange tâché de trainées marron, le noir moins profond. Pour certains, leur base est dévorée par la pourriture. Ils se dressent encore, tenant sur une jambe, l'autre gangrénée piteusement, menace de céder. Parfois même, le torii n'est plus. Dans le sol, des plots de béton vides. Seuls témoignent de sa présence passée cet espace nu et quelques dents de bois cassantes. Un généreux donateur pourra prendre la place et ériger de nouveau une arche rutilante.
Tu continues ton chemin.

Au détour d'une courbe, un ouvrier accroupi tâche de réparer l'un de ces poteaux vermoulus. Il a disposé près de lui des petites spirales vertes à la citronnelle pour repousser les insectes. Elles se consument lentement, le bout incandescent assorti à l'orange du chemin sacré. Tu le salues d'un hochement de tête, il baragouine quelques mots dans cette langue que tu comprends à peine. Peut-être que tu devrais toi aussi te balader avec une de ces spirales odorantes. Tes avant-bras te démangent. Tu résistes bravement à l'envie de te gratter.
Tu continues l'ascension, toujours plus haut ; tu passes plusieurs sanctuaires, tous déserts. Pas un pèlerin ni un moine. Quant aux touristes, ils ont depuis longtemps lâché l'affaire. Alors que la fatigue gagne tes jambes lourdes, tu entends un bruit étrange. Comme un crépitement. La pluie s'invite malicieusement. Pourtant, au sol, des flaques de soleil colorent l'humus odorant de leur or joyeux. Tu fixes l’enchevêtrement des branches au dessus de ta tête. La luminosité même tamisée ressemble à la promesse d'un ciel limpide. Tu ne discernes pas de nuage, pourtant, il pleut.
Bizarre.

Dans le lointain, le son timide d'une flûte ou d'un carillon. Peut-être même les pas d'une procession. Tu t'arrêtes, tends l'oreille. Ton cœur bat la chamade. La musique fantôme s'évanouit. Est-ce un bruissement du vent dans les feuilles ? Une illusion sonore, une réverbération sur les flancs du relief ?
Intrigué, tu continues ta route ; la pluie légère hésite, tombe un instant plus drue afin de renoncer rapidement et de se transformer en bruine délicate. Une caresse rafraîchissante sur tes joues rougies. Du sol chaud monte un rideau de brouillard en volutes diaphanes. Quelques rayons orphelins par une trouée font scintiller de minuscules arcs-en-ciel. Tu t'arrêtes pour observer les gouttes d'eau retenues par une toile araignée ; la tisseuse a accompli un chef d’œuvre éphémère, piège mortel de quelques moucherons. Hélas, pas un moustique n'agonise. Dans la sphère parfaite prisonnière de la soie, un univers se reflète, infini.
À moins que ce soit toi, observateur tranquille, qui ne soit enfermé.
De nouveau, d'étranges notes capturent ton attention. Cette fois, tu accélères la marche, décidé à découvrir la source de la mélodie. Elle provient de plus haut. Peut-être après cette bosse, peut-être après ce tournant. À moins qu'elle ne vienne des fourrés. Tu te faufiles entre deux torii, quittes le chemin et t'éloignes un peu.
Pas loin, juste quelques mètres.
Malgré tes chaussures de marche, le terrain glisse. Tu as croisé de nombreux rus chantants, descendant de la montagne. Ici l'eau est partout. De la terre jusqu'au ciel. Elle s'élève, elle tombe et elle flotte, comme exempte de pesanteur. Sous la symphonie de verts de la canopée, dans l'humidité ambiante, des rayons de soleil se dessinent. On se croirait sous la surface de l'océan.
Dans un autre monde. Un monde alliant la magie des domaines marin et forestier. Un monde vide d'humain et empli de vie. Un univers suspendu où champignons, insectes et plantes communiquent sans paroles, dans les intervalles entres les sons, dans la moiteur d'une atmosphère lavée, dans les parfums terreux et lourds d'un humus riche, dans les formes singulières des racines affleurantes, des touffes de mousses et de lichens qui habillent l’écorce de parures brillantes, dans l'absolue impermanence de cette île où les paradoxes s'animent, s'envolent, se dissolvent.



La musique devient lancinante, diffuse.
Elle parait émaner des troncs, des feuilles, des cailloux, de la lanterne de pierre posée là, en dehors du chemin, ou bien de cette statue de renard avec son petit bavoir rouge. Soudain, tu éprouves un besoin irrépressible de faire un don, un souhait pour la terre, un souhait pour la vie. Un souhait détaché des désirs du quotidien, détaché du bien-être matériel, du narcissisme et de la petitesse des envies de confort, de réussite. Tu es noyé par un besoin impérieux de communier avec ce qui t’entoure, cette nature sauvage, la terre sous tes pieds. Comme si l'instant devenait éternité.
Tu as l'impression d'être à la fois minuscule, insignifiant et infini. Tu poses la main sur l’écorce mouillée d'un arbre juste à portée. Le contact solide te rassure.
La musique enfle, gagne en rythme.
Tu discernes d'autres bruits. Des pas feutrés ? Ton souhait est là, au bout de langue, impossible à verbaliser, les mots t’échappent. Leur ribambelle invisible se perd dans les frondaisons, le crachin tiède, les couleurs vives, le jour qui s'obscurcit. Tu n'es que son, sensation. De l'eau dégouline sur ton visage. Une goutte fraîche s'écrase sur ta nuque, sur ton front, tes bras nus. Tu te retournes. Derrière toi, un rideau brouillé d'arbres dansant sous l'averse. Tu ne distingues plus le chemin, pourtant, tu sais de façon rationnelle qu'il est juste là.
À quelques dizaines de mètres tout au plus. Dans le flou.

Des lueurs vacillantes sillonnent la montagne. Peut-être des lanternes ondulantes dans la brise ? La pluie reprend, intense, concentrée même, dans sa volonté précise de nettoyer chaque arbre, chaque pierre, chaque brin d'herbe, d'imbiber tout l'espace. Pourtant, la musique raisonne encore avec une clarté presque fantastique. Trop pure. Dans ta poitrine, ton cœur rate un battement. Avec précaution, tu rebrousses chemin. Sur le sol spongieux, tu reconnais les empreinte des crampons de tes chaussures.
Enfin, tu discernes le vermillon des torii.
D'ici, ils apparaissent si serrés. Tu te demandes bien comment tu as fais pour quitter le sentier, tant ils se pressent les uns contres les autres dans une piètre tentative pour implanter une construction humaine au cœur de ce labyrinthe végétal. Les alentours s'assombrissent, signe d'un orage probable qui se pointe. Une lumière douce s'échappe par les interstices entres les piliers. Elle descend l'escalier, sautillante, degré par degré. Tu sais, dans ton âme, dans tes tripes que la musique l'accompagne. La pluie doucement s'atténue et tu crois discerner des silhouettes dansantes. Le froissement d'un kimono blanc. Le rouge des obi. Tu songes aux vêtements des miko, ces jeunes femmes qui tiennent les boutiques du sanctuaire, en contre-bas. Mais ces silhouettes bondissantes ont la démarche légère, trop légère. Un profil allongé, des yeux d’obsidienne.
Un museau effilé, des moustaches.
Le profil gracieux d'un kitsune, un renard.
La pluie se dissipe et finit pas s'en aller.

Suite et fin à lire ici

14 mars 2016

Inari #1 [nouvelle]




L'air moite bourdonne de moustiques affamés.
Tu te demandes vraiment pourquoi tu as quitté les trente degrés de Tôkyô pour venir ici, où l'humidité rend l’atmosphère aussi poisseuse et dense qu'une mer gélatineuse de méduses. Tu trouvais qu'il faisait déjà une chaleur à crever dans la capitale nippone, qu'août était pire que juillet. Maintenant, tu en viens à regretter les pluies intempestives de la fin de la mousson.
Tu as suivi les conseils avisés de tes amis Japonais : se rendre à Kyôto pour assister au Gion Matsuri, l'un des festivals d'été les plus célèbres pour la beauté de sa procession. Il porte le nom du vieux quartier de la ville où parfois on aperçoit la silhouette gracieuse d'une geisha, dans des ruelles étroites, glissant entre des bâtisses aux toits de tuiles en terre cuite, se faufilant entre petits restaurants chics et boutiques de luxe. Fantôme bien vivant d'un passé qui perdure fièrement.
Tu en a croisées deux. Elles sortirent par une porte entrouverte avant de s'engouffrer dans un froissement de soie à l'arrière d'une Mercedes aux vitres teintées. Une impression de grâce, la rondeur d'un chignon impeccable replié avec soin, comme le obi qui marque leur taille droite, le soupçon de blancheur, le col qui déborde du kimono, prolongement de la clarté de leurs visages immaculés, fardés de poudre de riz. Apparition fugace au crépuscule du 17 juillet. Point d'orgue d'une journée noyée dans les bruits et la masse humaine agglutinée, dès l'aube, aux croisements pour admirer l'impressionnant défilé des trente-trois chars et de leur rotation grâce à la seule force humaine car leur roues sont dépourvus d’essieux directionnels.
Cependant, le souvenir magique des deux geishas délicates demeure incapable de repousser, à lui seul, la sensation d'étouffement croissante qui t’étreint.

À Kyôto, La foule qui se presse est immense, plus cosmopolite qu'à Tôkyô. Ici, les touristes viennent des quatre coins du globe pour découvrir la culture japonaise traditionnelle et faire le plein de dépaysement assuré. Si tu regardes à la hâte, tu observeras les stéréotypes de l'histoire du pays, surimposés en un patchwork coloré et suranné, une juxtaposition hétérogène pour séduire l'étranger ignorant et flatter le patriotisme des autochtones. Le poids de l'Histoire, la volonté coûte que coûte de forcer, dans le XXIe siècle naissant, les habitudes d'un Moyen-Âge révolu, la cohabitation cocasse entre les technologies de pointe et l'artisanat ancestral, s'expriment partout. La modernité de l'architecture qui côtoie le classicisme, avec parfois une esthétique discordante, résume à elle seule les dissonances du Japon, qui comme dans le jazz, finissent par séduire l'oreille attentive. Les contemporains Musée International du Manga et gare de Kyôto jouxtent sanctuaires et jardins parmi les plus raffinés du monde dont le minimalisme zen offre un océan de vide tranquille. Plus loin, des passages couverts abritent une multitude de petits commerces, les temples modernes du consumérisme libéral.
Ces paradoxes violents te déroutent tandis que la chaleur sape tes forces. Tu cèdes à des envies idiotes. Manger un énorme parfait au matcha trop sucré, acheter des babioles et souvenirs de pacotille made in China, craquer pour de l'artisanat local sublime, merveilleux et hors de prix. Quelques étoffes, céramiques et du thé vert alourdissent déjà tes bagages.
La pression des corps te fatigue.

Et puis, il y a trop d'étrangers.
Bizarrement, après plusieurs semaines, tu t'es habitué à être l'Occidental ; tu t'es habitué à être différent, dépasser tout le monde d'une tête. Être rose pale, parfois écrevisse car le soleil est agressif, au milieu de visages aux yeux noir insondables, aux petits nez épatés, dont la carnation évoque la teinte des éponges naturelles. Alors, tu regrettes d'être soudain un anonyme parmi tant d'autres, assimilés à ceux qui viennent sans comprendre, font chauffer la carte bleue, se gavent de sushis et de ramen... Tu ne veux pas qu'on te confonde avec l'arbre qui cache la forêt, diversifiée et riche en essences rares et précieuses.
Toi, tu es un voyageur.
Pas un simple consommateur avide de distractions faciles. Tu es un voyageur, un sociologue amateur, un apprenti candide, ici pour t'étonner et te délecter des différences.
Alors, tu décides d'un court périple : une journée aux flancs des montagnes, noyées dans la brume moite d'un matin étouffant. En route pour le monde des renards, le paradis des moustiques et des mollets d’athlètes. Tu as compris très vite que la géographie du Japon, comme sa culture, était une leçon de contrastes constants. Ça monte et ça descend. Tu te crois aguerri par ton séjour tokyoïte où tu as arpenté la ville des heures durant.
Quelle méprise !


 

Tu prends un train. Te voilà arrivé au Fushimi Inari, le sanctuaire aux dix milles torii. Il est dédié à la divinité Inari, une sorte de renard malin et coquin qui veille au grain, littéralement. Le lieu sacré étend les bras de sa vaste forêt de 87 hectares au sud de la ville, dans une zone urbanisée à l'extrême. Chaque centimètre carré des plaines de l'archipel est utilisé par les hommes, que ce soit par l'habitation, les cultures ou les industries. Longtemps, les montagnes furent des zones considérées magiques, réservées aux kami. Cette aura de mystère les a partiellement épargné des déforestations ravageuses. Vu du ciel, cet endroit ressemble à une oasis de verdure dans un désert de béton, suspendue sur le bord d'une montagne basse. Tu marches depuis la gare toute proche. Dans ton sac, un thermos d'eau glacé, deux onigiri (boulettes de riz) à la prune salée et aux algues, ton appareil photo, ton carnet de voyage, où tu consignes anecdotes et impressions et où parfois tu griffonnes un croquis, quelques stylos et crayons à mine de plomb, une petite serviette éponge avec brodée une adorable créature issue d'un dessin animé de Miyazaki, ta carte de transport valable sur les lignes de la JR et bien sûr le passeport avec ta trombine austère.
Le temple n'a rien d'impressionnant.
Tu passes devant la fontaine lustrale. Tu respectes la tradition et te rinces la bouche et les mains avant de reprendre ton chemin. Devant toi, plusieurs bâtiments à l'architecture habituelle sont disposés sur une esplanade. Des toits élancés aux bords révélés vers les cieux en tuiles brunes ou vert-de-gris. Des murs blancs ou crèmes. Des shôji, les portes coulissantes en papier avec une trame en bois formant des petites cases, comme un présentoir ou un calendrier de l'avant. Au plafond des coursives, des poutres peintes en orange vif aux extrémités dorées. Y sont suspendues tantôt de lourdes cordes en paille de riz avec des papiers pliés en zigzag, tantôt des lampions rouges, de la finesse d'une aile d'un papillon, d'où pendent un petit rectangle de washi dansant dans la brise matinale. Au loin, quelques notes cristallines d'un furin qui tintinnabule, quelque part dans la vallée, allège l'ambiance déjà trop chaude. Tu songes que le pouvoir supposé de ces clochettes à rafraîchir l’atmosphère n'est pas une simple superstition.
Tu t'arrêtes devant un grelot de la taille d'un melon. Devant, il y a un coffre de bois avec, en guise de couvercle ajouré, des barres alignées, comme pour une échelle. Tu fais un vœu. D'abord jeter une pièce porte-bonheur de cinq yens au travers des lames. Puis, tu sonnes la cloche pour tenter de capter l’attention du kami. Tu le salues alors deux fois avec déférence. Deux fois aussi, tu frappes dans tes mains. Là tu adresses ton souhait, sibyllin dans ton esprit. Enfin, une dernière fois, tu t'inclines.

Partout le symbole stylisé de la chrysanthème, doré ou bleu, gravé sur les poutres ou décorant les tissus, rappelle de ses seize pétales rigoureux la présence de l'empereur. Dans les boutiques du sanctuaire, le syncrétisme est de rigueur. Elles proposent sur leurs étals des maneki-neko, sortes de chats espiègles porte-bonheurs, des bouddhas bienveillants tout rondouillards, des daruma, grosses boules vaguement humanoïdes aveugles sous leurs gros sourcils où les iris manquants attendent d'être pieusement dessinés. Disposés en rang, ces créatures observent le chaland. Étiquetées avec des prix, leur prix oscillent entre celui d'un onigiri - la bouchée de pain local - jusqu'à l'irraisonnable, pour les plus généreux. Elles finissent toujours par séduire un passant désireux de s'attirer les faveurs d'un esprit, pour la plus grande joie du comptable du sanctuaire. Argent et croyance se marient sans honte. Après tout, si Inari était à l'origine une divinité agricole, protectrice des rizières, elle est aussi l'ami des marchands et des entrepreneurs. Aujourd'hui, les capitalistes florissants viennent la remercier en dépensant des millions de yens afin d'offrir un nouveau torii avec le nom de leur société.
Tu flânes un peu. Les moines shintoïstes sont des commerçants hors pair. Il y a des charmes pour réussir ses examens dont les étudiants sont friands, pour trouver l'amour, la fertilité, bref, pour tous les petits bobos possibles et imaginables de la vie quotidienne. Les tablettes votives, ema, en bois, permettent elles, d'écrire précisément son vœu et de l'accrocher. Les moines adresseront alors leurs prières puis les brûleront ensuite lors d'une cérémonie. Certains repartent avec ces jolis planchettes parfois peintes ou sculptées, un souvenir unique. Ici, tu les trouves découpées évidement en forme de renard stylisé ou de torii, l'autre symbole du lieu.
D'ailleurs, ils sont la raison de ta venue : emprunter le chemin étrange chapeauté d'orange, sillonnant dans le montagne, jusqu'au sommet. Tu craques pour une poignée d'omamori, des amulettes en tissus à offrir à tes amis, et pour toi, en souvenir, un grigri stylisée à l’effigie d'Inari. Puis, tu te diriges vers la forêt et son sentier insolite.

Un torii est un portail sans porte, juste deux poteaux cylindriques avec une poutre posée au dessus. Il représente le passage entre le profane et le sacré, entre le monde des hommes et le monde des esprits. Frontière tangible, tu sais que quand tu le franchis, il te faudra repasser dans le sens inverse, au risque de perdre une partie de ton âme, au risque de basculer et de ne jamais réellement revenir à cette réalité qui est la tienne. Tu es déjà familier avec les temples bouddhiques et les sanctuaires shintoïstes, familier avec le dialogue entre les deux croyances. Pourtant, quand tu quittes l'esplanade avec ses constructions rangés, son activité commerçante, que tu suis le flot tranquille des quelques touristes et pèlerins, tu sais que tu commences maintenant un voyage autre.
Comme une prémonition.
Tu as cette certitude qu'aujourd'hui, ta découverte nippone t'emmènera ailleurs, dans un lieu qui n'est pas lieu, dans un temps révolu ou peut-être figé.
Pourtant, tu n'es pas d'un naturel empreint de mysticisme. Tu as les yeux grands ouverts sur les différences qui t'entourent. Tu tâches de ne pas juger par le prisme déformant de ta propre culture, de ton éducation. Cependant, tu restes quand même circonspect sur la question de la mort, des esprits, de la magie.
Tu as adressé une prière plus par folklore que par conviction.

Tu traverses l'esplanade en pente douce dont les bâtiments sont identiques à ceux déjà vus à Tôkyô. Ils perdent de leur pittoresque, à force de les croiser sans cesse depuis le début du séjour. La spécificité du Fushimi Inari réside plus loin, plus haut. Tu passes encore quelques boutiques, quelques zones réservés au clergé. La forêt s’étend derrière les constructions humaines. Enfin, tu arrives devant l'immense ruban de torii érigé à partir du VIIIe siècle.
Ils sont plusieurs milliers, plantés dans la roche. Leur teinte vermillon si particulière tranche violemment avec le camaïeu verdoyant de la végétation. Sur le côté des poteaux, le nom des généreux donateurs s'affiche en kanjis noirs élégants. La canopée immobile tamise la lumière éblouissante en une douceur lueur, de plus en plus diffuse, de plus en plus timide. Sous les torii, l'éclairage rougeoyant promet l'inconnu. Tu n'es pas seul sur, quelques Japonais, peut-être en vacances, quelques étrangers aussi, s'engagent sur le sentier. Bientôt le chemin se divise en deux branches parallèles, les chapeaux des torii s'enfleurent tels des amants avant de se séparer pour fusionner de nouveau ; encore un sanctuaire, avec une myriade de petites statues de renards au regard tantôt inquiétant, tantôt serein. Tu reprends la marche. Cette fois, à l’intersection devant toi, on te propose soit de repartir en direction de la civilisation, soit de t'engager dans une boucle de plusieurs kilomètres, au cœur même de la forêt.
L'air est immobile.
Comme seul son, le pépiement d'un oiseau caché là-haut et toujours les moustiques agiles prêt à fondre sur la moindre parcelle de peau dès que tu t'arrêtes. Tu es là pour visiter, pour profiter de cette longue arcade orangée, sous la voûte vert tendre des feuilles humides. Alors, tu choisis le circuit complet qui t'amènera à d'autres lieux de cultes, en commençant par la gauche. Le sens traditionnel pour le pèlerinage, qui va prendre plusieurs heures de ta vie. Tous les marcheurs ont bifurqué, manquant de courage pour gravir les escaliers glissants. Bientôt, seul l'écho de tes pas t'accompagne. Tu ne vois plus le ciel, même si de timides rayons parviennent toujours jusqu'au sol détrempé. Tu braves les moustiques.
À une aire de repos, la forêt dégage son rideau de verdure pour dévoiler la vallée en contrebas. Au crépuscule, la vue doit être sublime. Tu regretterais presque d'être arrivé si tôt. Même si tu es là pour monter jusqu'au sommet, qui culmine vaillamment à 233 mètres, tu auras probablement achevé ta randonnée d'ici la fin de la matinée.
Tu prends quelques photos d'un gros chat endormi sur un banc. Tu croques le paysage de la pointe de ton crayon mais le papier se gondole, alors, tu composes un haïku d'eau, de vermillon et de silence.

Suite à lire ici

Photos prises à Fushimi Inari Taisha en 2010



 

9 mars 2016

En dépit de Fukushima, retourner au Japon



Dimanche, le 13 mars, je repars au Japon. Je repars pour cinq semaines. Mon dernier voyage, en 2012 était étrange, motivé par des raisons professionnelles, court, épuisant, teinté de nostalgie et aussi d'un avant-gout de ce que mon retour la-bas pourrait être un jour. Un jour, après avoir pris le temps nécessaire à la réflexion et surtout à l'assimilation, à l'acceptation du choc du 11/03/2011.

La rupture


Cinq ans déjà qu'un terrible tremblement de terre suivi d'un tsunami a ravagé le Tôhoku et que sur les décombres fumants et les cadavres enfouis, une catastrophe bien plus terrible a marqué terre et océans de son poison invisible. Cinq ans déjà que le silence, les mensonges du gouvernement, de Tepco, le déni face à l'horreur d'une partie des Japonais mais aussi de certains étrangers vivants là bas, se sont peu à peu cristallisés, solidifiés. A force de répétition, façon méthode coué, ils deviennent une autre réalité, qui fait fi des conséquences mortifères.
L'histoire est ré-écrite, malgré les cris de certains médias, certains lanceurs d'alertes, d’associations et bien sur, des habitants des zones contaminés, de ceux qui savent, parce qu'ils tombent malades et que leur proches meurent, que la réalité vendue par le gouvernement et les puissants est un leurre fatal.
Le Japon se prépare à la grande illusion mercantile des jeux olympiques qui célèbrera des valeurs de compétitions, d'argent, de faibles et de forts, le tout sous des atours fallacieux de solidarité internationale, d’amitié, d'émulation.

Cinq ans qu'un séisme a ravagé mon cœur et dans ma tête, m'a lié à d'autres humains, m'a donné le plaisir de rencontres merveilleuses, enrichissantes, profondes. Des cendres radioactives, peu à peu, je me suis aussi réagencée l'intérieur, reconstruit l'âme et mon amour pour le Japon. Je n'étais jamais été béate d'admiration devant ce pays. Maintenant, je suis devenue très lucide, assez pour dire que si j'aime certains aspect du Japon, que je regrette et m'attriste de nombreux autres, probablement plus nombreux même que ceux que j'apprécie.


 

Lâcher prise


Après le 11/3/11 je suis passée par de la colère, du désespoir, du désarroi, tellement de colère que ça en a frôlé la haine du gouvernement, des grandes entreprises, des principes de société qui broient l'individu. Et puis, j'ai fait le deuil de ce qui n'existe plus. Le deuil de mes illusions sur les humains, sur leur capacité à sublimer leur égos et leurs petits intérêts personnels pour apporter du réconfort aux autres. J'ai été déçu par certains, et aussi, surprise par d'autres. J'ai décidé d'abandonner regrets, impuissance et combats vains.

Aujourd'hui, j'ai trop pleuré.
Pleuré pour des enfants que je ne connaitrais jamais. Des enfants à naitre et des enfants à mourir, à devenir malade par le gâchis de leur parents, de toutes une génération d'humains - dont je fais partis - responsables par leur inertie et leur goût du confort, de choix qui conduisent à l'épuisement irrémédiable des ressources.

Aujourd'hui j'ai réfléchi, changé certaines choses, accepté d'autres.
J’apprends chaque jour à lâcher prise, à choisir mes combats, à assumer mes responsabilités, y compris celles ô combien difficile de mes émotions, j'ai appris à m'éloigner de la violence, à soigner ma parole.
Depuis cinq ans, j'accomplis un voyage intérieur, long, parfois pénible, souvent très solitaire, parfois désespérant. Pourtant, je continue, certaine que chaque jour, les instants de bonheur pour moi et pour mon entourage se multiplient. Qu'ils sont plus nombreux que la veille.
Un long chemin vers l'humain.


 

Un autre voyage


Je sens que ceux qui s'attendait à une description précise de mon itinéraire, des lieux à visiter, de mon enthousiasme et mon impatience pour mon départ prochains sont déçus, ou ont probablement arrêté leur lecture, se demandant pourquoi je leur parlais de trucs qu'ils préfèrent ignorés ou qui leur paraissent sans rapport avec l'annonce de retourner au Japon.
Où je vais, ce que je vais faire, sera important quand j'y serai, dans le présent.
Là, ce qui m'importe, c'est pourquoi j'y retourne.

Bien sûr, j'ai réservée mon billet d'avion et certains des logements, pour ne pas dormir à la belle étoile. Cependant, mon voyage se fait sans les préparatifs qui semblerait de mise. Ainsi, je vais à Takamatsu, au festival d'art contemporain de Setouchi (mer intérieure) sans même avoir lu le descriptif des iles concernées. Je me suis prise trop tard pour loger sur Naoshima. Mais ce n'est pas grave. Je n'ai pas encore décidé des visites que je ferai avec La Moustache, lorsqu'il me rejoindra pour la fin du périple (Kyoto - Miyajima - Matsue - Tottori - Kyoto).
J'ai le temps.

Surtout, je sais que ce sera formidable car je n'ai aucune attente. Pas de course à la quantité de souvenirs à engranger. Pas de courses au plaisir, pas de course à faire. Juste l'acceptation de ce que je croiserai. C'est difficile à expliquer pour ceux qui partent pour la première fois, ou pour qui un voyage au Japon est une sorte de grand rêve, de récompense.
Difficile d'expliquer mon attitude sans paraître désinvolte.


Je pars pour éclaircir mon regard, épurer mon cœur, nettoyer mes sens, vider ma colère, me détacher de mes jugements.
Je pars pour trouver des mots sensations, des mots magiques à attraper, à apprivoiser et à offrir à ceux qui les voudront. Je pars pour transformer mon regard, le fixer sur des photographies, gouter l'inattendu et m'en enthousiasmer
Je pars pour moi.
Je pars pour La Moustache. Pour partager un peu de ce qui me fascine avec ce compagnon qui me supporte depuis dix-sept ans et qui a vu le Japon débarquer inopinément dans ma vie et prendre une place incroyable.
Je pars pour tout ceux qui seront curieux de suivre à distance images et mots que je sèmerai ici et sur les réseaux sociaux. Je pars pour ceux qui sont intrigués par le Japon.

Ce Japon sans qui je n'aurai pas tisser les liens avec l'écrasante majorité de mes amis et connaissances. Ce Japon sans qui je ne connaitrais pas Anne, mon amie peintre, Virginie, qui s'occupe du design du blog, Matthias et Emma, qui m’accueillent, Mai Lan (tout est ta faute), Aurore, partie en Asie, Jérôme qui m'a empêcher d'être broyée vivante quand j'étais rédac chef... et tant d'autres, comme Teresa, unis par une même compassion. Ce Japon qui surgit parfois, avec ceux que je connais depuis longtemps, avant que je ne "tombe dedans" et renforce encore les liens d'affections.

Et puis, je pars aussi pour retrouver Paris. Parce que prendre de la distance aide à mieux apprécier ce qu'on ne voit plus.






Ces photos ont été prise en février 2012 à Tokyo, à Minami Senju, une heure avant mon départ pour l'aéroport et mon retour en France.

Le titre de cet article largement inspirée de celui de l'ouvrage d'Eric Faye, Malgré Fukushima que j'ai chroniqué ici.