19 août 2016

Rikuzentakata : le livre photo sur la ville qui n'est plus




Le photographe japonais Naoya Hatakeyama avait signé en 2013 un ouvrage bouleversant, Kesengawa, où il juxtaposait des clichés de sa région natale avant et après le tsunami. Il revient une nouvelle fois sur la tragédie avec Rikuzentakata, nom de sa ville natale, détruite en 2011 et actuellement en cours de reconstruction.

Reconstruire mais pas renaître...

Après Fukushima, après la colère et l'immense gâchis humain, l'incommensurable douleur était tellement insupportable que je me suis un temps détournée du Japon. J'y suis retournée ce printemps, pour me gorger d'art (avec le festival de Setouchi) et de paysages. J'y suis partie sans aucune attente, juste dans l'acceptation du pays tel qu'il est, tel qu'il devient.
Lorsqu'on est un étranger, simplement fasciné par cette culture, mettre à distance la douleur est plus aisé car nous n'y sommes pas confrontés en permanence, dans notre quotidien et dans notre chair. Pour ceux qui ont là-bas leurs racines, celles qu'on ne peut jamais oublier ni déterrer, la souffrance demeure, tapie, toujours là. Pourtant, la vie ne s'arrête jamais.
Hatakeyama, lui non plus, n'a cessé d'évoluer, de travailler, de s'exprimer par les mots et l'image. Si Kesengawa est un ouvrage réalisé à chaud, issu de l'effarement lié  à un cataclysme trop vaste pour être appréhendé d’emblée  par un humain, Rikuzentakata, cinq ans plus tard, se tourne vers l'avenir, la reconstruction en cours de la ville, déplacée en partie sur les hauteurs.


Retour sur Kesengawa


Pour saisir la dimension du travail de Hatakeyama, je veux d'abord vous parler de Kesengawa. Récit intime et pudique de la catastrophe, le titre provient de la rivière Kesen qui traverse la ville de Rikuzentakata. Une ville côtière, dans la préfecture d'Iwate, construite sur la plaine littorale, pour profiter des richesses de la mer mais aussi à la merci de ses fluctuations et de ses colères. Ce livre raconte avec textes et photos, l'avant et après 11 mars 2011. Juste après le séisme, Hatakeyama, qui était à Tokyo, traverse à moto le paysage dévasté, parti en quête de nouvelles de sa famille. Il juxtapose ses réflexions au fil de son voyage avec des photos d'avant la catastrophe. Des photos personnelles qu'il n'avait jamais imaginé montrer un jour.
L'avant joyeux côtoie l'indicible, le traumatisme trop grand pour être contenu dans des mots. Hatakeyama a perdu sa mère dans la catastrophe. Avant le 11 mars, il travaillait déjà sur la notion de paysage (surtout urbain), notion géographique complexe d'interaction entre l'homme et la nature.
Depuis, il n'a pas cessé. Cependant, les transformations qu'il observait, progressives et parfois insidieuses, ont connu une rupture tant dans leur rythme que leur échelle. La catastrophe a littéralement rayé de la carte des quartiers, des villes, fait table rase du paysage pour repartir de zéro. Ou pas tout à fait, car la menace invisible des radiations est là, et comme beaucoup de Japonais, Hatakeyama en a pleinement conscience.



Participez à l'aventure de Rikuzentakata !


Son nouvel ouvrage, Rikuzentakata, aborde encore le thème du changement, de la modification des paysages. Cette fois, il suit les étapes de la reconstruction de la ville, la lente tentative pour déblayer, recommencer, après une fracture terrible dans l'histoire, aux conséquences difficiles à appréhender. Hatakeyama observe, propose son regard d'artiste qui a toujours saisi le point de jonction entre l'humain et la nature, là où se fabrique le paysage.


Le livre Rikuzentakata sortira en octobre, aux éditions Light Motiv. C'est une petite maison spécialisée dans les ouvrages photographiques de grande qualité alliant images et textes. Elle passe par une plate-forme collaborative pour s'assurer un seuil de financement, notamment grâce aux pré-commandes. La fabrication d'un bel ouvrage a un coût souvent difficile à porter pour des éditeurs modestes. Acheter en avance son exemplaire offre au lecteur le plaisir de participer activement à l'aventure et à l'éditeur une bouffée d'oxygène bien venue.
Light Motiv propose d’ailleurs un achat groupé de Rikuzentakata et Kesengawa à un tarif préférentiel de 59 euros, disponible uniquement durant la campagne de financement. La filiation forte entre les deux livres justifie cette offre avantageuse pour saisir toute la profondeur du travail d'Hatakeyama et son évolution. Vous aurez deviné, c'est la contribution que j'ai choisi !


Il ne vous reste que quelques jours pour pré-commander ce magnifique ouvrage photo. La traduction des textes de Hatakeyama est assurée par Corinne Quentin et l'ouvrage est préfacé par l'écrivain Eric Reinhardt. Il comptera 130 pages et sera au format 25 cm par 30.


Si le projet vous touche, parlez-en autour de vous et partagez le sur les réseaux sociaux, c'est aussi un moyen efficace de le soutenir !





Pour feuilleter le livre Kesengawa (désactivé votre adblock !) :

Un article sur Rikuzentakata et un entretien avec Eric Le Brun, le responsable des édition Light Motiv :

Deux articles passionnants sur Kesengawa :

5 août 2016

La Camargue au grand angle



Trente degrés à l'ombre.

C'est parti pour douze bornes de rando avec La Moustache.

Sur la digue quasi rectiligne qui mène de Saintes Maries de la Mer jusqu'au phare de la Gacholle, l'ombre est rare. Elle se limite à hauteur de brin d'herbe, ou plutôt, à hauteur de la lande éparse qui tente vaillamment de planter ses racines dans un sol aride et minéral, digne d'un décor de Mad Max. Un vent sec venu de la terre balaye les étendues neigeuses des salins et se charge en cristaux de sel, irritant les muqueuses, piquant la peau déjà brûlée par le soleil. Le vent cependant allège la chaleur insupportable. Quant au soleil, tenter de s'en protéger en se couvrant la tête ne suffit pas. La réverbération insidieuse du sol prend en traitre. Malgré chapeau et crème, les UV l'emportent et le rouge est de mise.

Douze bornes sous un cagnard d'août, hurlant sa force au bleu électrique d'un ciel abasourdi. La mer au sud, le delta du Rhône au nord. La fine bande de terre surélevée trace une frontière éclatante. Une tentative de délimitation humaine entre deux monde qui cohabitent dans un équilibre fragile, une tentative de compréhension du baiser amoureux entre eau salée et eau douce.

Le vent blanc se fout des hommes.

Le soleil aussi.

La digue aussi est tannée, balayé, asséchée.


Deux kilomètres avant le phare, notre destination, la route de caillasses blanches cède à un revêtement sombre, dur, pas vraiment du bitume mais tout aussi brûlant et raide sous la semelle. Ces deux derniers kilomètres fatiguent le corps déjà abruti de chaleur et usé par le sel. Enfin, nous atteignons les bâtiments.

Il n'y a pas de bateaux qui risquent l'échouage. Les randonneurs un peu fou, peinent à trainer leurs pieds alourdis. Nous sommes les seuls marcheurs à tenter l'aventure, les autres vacanciers croisés préfèrent tous le vélo. Après une collation légère et de l'eau en quantité insuffisante pour étancher notre soif infini, nous attaquons le chemin du retour. Le soleil de l’après-midi s'installe plus joyeux et impérieux que celui du matin.


On entendrait presque la terre se craqueler sous la fuite éperdue de l'eau qui s'échappe dans l'atmosphère. On pourrait presque entendre le crissement timide de la cristallisation lente du sel qui se dépose sur les berges à mesure que l'eau s'envole vers les nuages. La mort par asphyxie des crevettes et des crabes, quand l'eau devient saumâtre. Génocide silencieuse de crustacé. On entendrait presque dans son funeste sillage, les algues pousser. Dans leur croissance incontrôlable, elles font rougir les flaques agonisantes.


Mais le tohu-bohu du vent couvre tout.

Oiseaux, insectes, cailloux sous nos semelles.

Le vent salé cautérise leur voix. Ici, quand le mistral prend la parole, les hommes se taisent. La mer retient son souffle lointain.

Et nous, sur nos deux pattes, nous avançons péniblement, épuisé mais heureux, repus de cet horizon rayé de vert-jaune, d'ocre et de blanc, de bleu profond et insondable.


Carte de la randonnée en fin d'article, après les photo : 24 km d'après google maps, 26 km d'après l'office du tourisme.