30 juin 2017

Dialogue floral [journal 7 bis]



Les mots que tu ne m'as pas laissé dire, je te les ai écrits.
La blessure, l'impuissance, la frustration, le renoncement aussi.
Sur papier, coucher les faits, les émotions.
Sur papier, proposer une solution d'ouverture, une possibilité, même pas une demande.

Sans froisser.
Sans rendre les coups.

Dans la pénombre et le silence, je suis sortie de toi. 
Trop tôt. Pressée par l’impérieux désir de vie. 
Un lien de chair et de sang. 
Invisible. Indéfectible.
Le temps, les actes, les paroles tissent d'autres liens.
J'en coupe certains.

Une nouvelle fois, je sors de toi, de ton jeu, de ta réalité.
Sans fracas, dans la lumière, en douceur.
Je sors du silence sans un son.
Concise. Précise.
Une lettre état des lieux, un constat et un choix. Mon impuissance, l'impossibilité de communiquer. Alors, je me retire de la scène. 
Je ne disparaît pas, je demeure en coulisse, au calme et à l'abri.

Une simple lettre.
Beaucoup plus de sel que d'encre.
L'expression d'un besoin vital : être entendu.
Un papier plié alourdi de craintes, d'espoirs.
Une main tendue effrayée d'être tranchée.

Je repense au jardin d'une autre mère, à ses fleurs paisibles confiant leur secret, dans le soleil d'une après-midi de printemps. Au têtards grouillants dans le bassin. Au vent.
La lettre, dans le ventre d'une boîte, suit son chemin. Sur mon bureau, la preuve de dépôt attend de retrouver l'accusé de réception.
Des émotions contraires en suspens, fines et fragiles.
Des pétales transparents. De la vapeur d'eau bientôt dissipée au passage de l'été.



23 juin 2017

Aller où ça fait mal [Journal #7]




En thérapie, la psy m'a dit un jour : vous êtes plutôt indolente.
Sur le coup, je me suis sentie insultée. Et après, j'ai réfléchi. C'est le propre d'une bonne psy de balancer ce genre d'affirmation, surtout en fin de séance, pour que ça bouge, que ça remue à l'intérieur. Rétrospectivement, je suis assez d'accord avec son qualificatif.

Je suis du genre à faire dans le facile. À plier plutôt que d'aller au conflit... jusqu'à un certain point. Gamine, j'ai grandi dans un cadre privilégié. Maison dans un lotissement de classe moyenne supérieure. Une maison spacieuse. J'ai suivi les désidératas de mes parents, jusqu'à un certain point.
Fait des concessions, renoncé à des études d'art pour m'orienter vers les sciences sociales, refusé la prépa et négocié une université à Paris, avec une dose de prestige.
Dans ma vie pro, quand j'ai commencé à m'affirmer, rapidement, c'est parti en vrille. Méchamment. Peut-être parce que je n'avais pas fait mes armes avant, ou que ma nonchalance me conduisait à accepter, à plier... jusqu'à un certain point.


Au delà, c'était l'explosion nucléaire.




Avec l'âge, j'ai appris à faire moins de concessions et aussi, moins d'explosions.

Jusqu'à mes trente ans, j'ai la ferme conviction d'avoir toujours choisi le chemin le plus facile. Pas forcément exempt de difficultés, vu de l'extérieur, il en restait néanmoins le chemin qui évitait soigneusement que je me conforte à certains aspects nauséabonds de mon caractère, de mes désirs, certains acquis de mon éducation ingurgités et digérés puis stockés, comme on met de côté le trop, et surtout, comme on met de côté les trucs impossibles à assimiler.

Toxiques. 




Après mes trente ans, le corps a lâché. 
Les premiers messages remontaient à mon adolescence. Il en a eu marre de ma sourde oreille. Lui aussi a fonctionné par explosion nucléaire, ou plus exactement, un arrêt complet de la centrale après fusion du réacteur. Une leçon d'humilité qu'on n'oublie pas de sitôt.
Puis, j'ai appris que parfois, aller où ça fait mal, paradoxalement, permet d'aller mieux.
Rien de conscient, sauf en thérapie.
Là, c'est dans le contrat. L’introspection n'est pas un acte indolore. Jamais. Sinon, c'est de la complaisance, de la plainte mais pas une remise en cause.

Aller là où ça fait mal, pour ensuite aller mieux. 
Pas par masochisme, pas par plaisir, mais par certitude qu'après, je me sens libérée, légère, et surtout, que les mots et l'écriture coulent.

Aller là où ça fait mal, parce que, paradoxalement, depuis que je choisis ce chemin sans tergiverser, je découvre qu'après le mur de ronces et d'orties, la voie s'ouvre sous une canopée heureuse. 


Les photos ont été prises au cimetière de Montmartre


13 juin 2017

Participer pour la première fois à un atelier d'écriture



Écrire est, depuis quelque mois, un acte en suspens. Nécessaire, et pourtant, parasité par le bordel émotionnel de ma vie. Mettre l'écriture en pause ajoute à mon sentiment de malaise et surtout, nourrit mes doutes. Alors, j'ai décidé d'attaquer le problème de biais : en participant à un atelier d'écriture.


Se jeter dans l'encre


Sur la question, j'ai lu dans des ouvrages sur l'écriture, les plus grandes louanges et aussi des critiques féroces. J'étais moi-même assez dubitative. La structure Le labo de l'édition organise périodiquement des ateliers gratuits en partenariat avec des bénévoles motivés (cf liens). L'un deux, David Meulemans, est le papa des éditions indé Aux forges de Vulcain et l'initiateur de DraftQuest : une plate forme numérique dont l'objectif hautement enthousiaste est, ni plus ni moins, que de vaincre l'angoisse de la page blanche ! J'apprécie le bonhomme, pédagogue, cultivé et avec une auto-dérision redoutable. J'ai suivi son MOOC sur l'écriture et si l'utilisation de DraftQuest s'est avérée pour trop déroutante, j'ai beaucoup appris des vidéos. Alors, pour une première tentative, les conditions me semblaient idéales.


DraftQuest : le dispositif pour se lancer (et voir si on sait nager après...)


David a commencé par la présentation DraftQuest, une application web qui permet d'écrire quotidiennement et de casser définitivement le mythe de l'inspiration toute puissante. Elle propose à l'aspirant écrivain de fonctionner avec une campagne, où il s'engage à écrire chaque jour. Il fixe alors :
- la durée de la campagne
- la durée minimale de la plage d'écriture appelée "épisode", idéalement courte, de 5 à 15 minutes. Commencer petit aide à ne pas lâcher et on peut toujours écrire plus !
- un verrouillage du paragraphe (épisode) ainsi rédigé afin d'éviter de sans cesser le retoucher.

Le troisième point est ce qui a été rédhibitoire pour moi. Dysorthographique, ne pas me relire et surtout ne pas pouvoir me corriger, implique de laisser plein de fautes puantes.
Sauf que David a prononcé le mot magique en expliquant que DraftQuest était avant tout un dispositif. Comme en art. La contrainte qu'il impose est raisonnée, utile. Ce n'est pas un outil, comme un logiciel d'aide à l'écriture. L'implication est ailleurs. DraftQuest permet de fabriquer des premiers jets, de nourrir sa créativité, de lancer la machine à histoire. D'arrêter de flipper et de passer à l'acte.
Je vais essayer d'utiliser la plate-forme pour un prochain projet, avec une campagne courte.


L'image et le mot


Lorsqu'on crée une campagne sur DraftQuest, on choisit aussi un deck d'images d'inspiration, selon un thème qui nous correspond. Travailler à partir d'images aide aussi à s'y coller même quand on n'a aucune idée. David nous en a fait la démonstration avec un petit exercice simple : on a tiré neuf dés avec les faces ornées de pictogrammes (Story cubes, trouvables en magasin de jeux) . Chacune des personnes présentes avait cinq minutes pour rédiger une histoire complète, avec un début et une fin, incluant tout ou partie des représentations tirées au sort. Le résultat fut très surprenant avec un panel de textes variés, étonnement riches en genres et en tons.

J'ai adoré l'exercice ! Si au départ, j'ai fonctionné quasi en écriture automatique, en collant littéralement aux images, rapidement, des sujets intimes se sont radinés pour prendre possession du récit (mon texte est à la fin de l'article, si vous êtes curieux). C'est assez grisant de constater qu'en cinq minutes de concentration, avec une invitation extérieure et l'image comme support, on peut « fabriquer » une histoire.


De la micro-fiction au roman, des structures communes


Là où l'affaire devient fascinante, c'est que cette micro-fiction peut servir d'architecture à une histoire plus longue, une nouvelle ou même un roman. David nous a ainsi expliqué, par l'exemple, comment découper, transformer chaque portion en épisode et ainsi, tisser la trame d'un texte complexe. Si la narration reste linéaire, il ne s'agit là encore qu'un mode de fabrication pour un premier jet. Il a également mentionné la structure narrative du monomythe (développée par Joseph Campbell) assez adaptée pour les récits de transformations et quêtes initiatiques.

Le second exercice était la création d'une histoire collaborative. Chacun jette deux dés et suit une injonction (avec un temps limité) avec dans l'ordre :
- donner le lieu de l'action (trois informations)
- créer trois personnages
- expliquer ce qu'ils font (avec une situation normale)
- donner un incident
- décrire ses conséquences
- moralité
Ce type d’exercice me plait moins, cependant, la perte de contrôle qu'il induit est très formatrice.

Enfin, l'atelier s'est conclu avec deux conseils pratiques :
- attention aux ellipses, sauter trop d'étapes dans le récit tend à perdre les lecteurs
- ne pas oublier que le texte se construit comme une fractale : le roman est une histoire, mais chaque chapitre est aussi une histoire, ainsi que chaque paragraphe. L'objectif étant de retenir l'attention du lecteur.

En conclusion, j'ai passé un moment à la fois studieux, motivant et très joyeux. Outre les conseils pratiques, je suis repartie avec de l'énergie et l'envie de m'y recoller. Boucler mon roman en cours pour attaquer ceux qui poussent derrière. Si lire sur le sujet de l'écriture reste mon moyen de prédilection pour apprendre, participer physiquement à un atelier permet de sortir du mental et de passer dans le concret, dans le faire. J'ai d'ailleurs envie de tester DraftQuest pour un projet jeunesse qui moisit dans son coin.

Une histoire de princesse... écrite en cinq minutes


"Du haute de la tour, elle contemple les étoiles. Suspendues dans la fontaine, en contrebas. L'eau calme. Pas une ride. Soudain, un bruit. Une grosse tortue émerge, pataude. Et lentement, elle avance vers le bord. Suivie d'un poisson, puis d'un autre. Des fantômes des habitants passés des douves et des lacs.
Quand le comté était encore une zone de paix.
Quand les paysans cultivaient encore les terres.
Quand les princesses en haut de leur tour servaient plus à la déco qu'à la guerre.
Le vent se lève. Les étoiles s'éteignent.
Elle fixe les feux sur la plaine. Dans le lointain, un hululement sauvage. Elle tend l'oreille. Pas un oiseau de nuit. Autre chose de plus sinistre. Vite, elle quitte son poste, attrape la torche et s’engouffre dans l'escalier de pierre. L'ennemi est proche.
Si elle survit, peut-être, demain, elle contemplera de nouveau les étoiles, dans le ciel ou dans l'eau."


Liens :
Les éditions Aux forges de Vulcain : http://www.auxforgesdevulcain.fr


8 juin 2017

Quand l'éloge devient louange : nouvelle traduction de l'essai sur l'ombre de Tanizaki



Le texte Éloge de l'ombre vient de connaître une nouvelle traduction par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré aux éditions Philippe Picquier. Elle redonne un éclairage à la fois plus direct et plus subtil à ce célèbre traité sur l'esthétique japonaise rebaptisé Louange de l'ombre. Une bonne raison de (re)découvrir ce chef d’œuvre !


Ce classique incontournable de la littérature nippone


Difficile de parler de ce texte tant vous trouverez sur la toile des articles passionnants à son sujet (cf liens en bas de page). Par petite touche, sur des fragments du quotidien, l'auteur s'interroge sur les différences entre Asie et Occident, et constate avec réticences et regrets les bouleversements que la modernité amène. De l'architecture en passant par la cuisine, les vêtements, les femmes, Tanizaki parle avec poésie des petites choses de la vie, soudain menacées de disparition par l'entrée en fanfare de la lumière électrique, du « progrès » venu tout droit de l'étranger.

J'ai découvert ce livre avec la version de René René Sieffert quand mes connaissances du Japon n'étaient que balbutiantes. Je l'avais considéré alors comme un sésame magique. J'ai senti mes sens s'ouvrir, lâcher un peu de leur préjugés d'occidentale, pour appréhender avec plus de tolérance cette culture. Rétrospectivement, je réalise ma naïveté et aussi l'étroitesse de mon champs de lecture.
Je n'ai pas tenu compte de son contexte : écrit en 1933 alors que Tanizaki était un romancier vieillissant très célèbre, il est paru sous forme d'article dans une revue. Il s'agit d'une commande faite à un homme connu pour son goût et ses connaissance sur l'occident.

L'éloge de l'ombre est certes un essai, un traité sur l'esthétique, mais c'est aussi une double ouverture, sur une époque de grande transition pour le Japon et le monde (1933) et sur une réflexion quasi-prophétique à propos des résistances au changement, le repli vers l'ombre, refuge confortable quand une lumière trop crue change nos perceptions sur ce le monde qui nous entoure et que l'on constate les évolutions, parfois fulgurantes.




Un horizon plus vaste


Cette nouvelle lecture avec la retraduction, m'a éblouie. Le livre est plus vaste, plus drôle aussi où le second degrés, et même une certaine mauvaise foi de l'auteur nourrit ma réflexion sur les différences mais aussi les similitudes entre l'Occident et l’Extrême Orient. Ce texte écrit dans une langue plus légère, plus directe que celle de 1977, conserve toute sa saveur et gagne à mon avis en subtilité.
Si vous êtes peu enclin à lire des essais, je vous conseille vivement de tenter de le découvrir malgré vos réticences. En effet, très accessible, humoristique parfois, il permet de mieux appréhender la culture insulaire Japonaise et son évolution rapide due à l'ouverture forcée de la fin du 19e. Aujourd'hui, Louage de l'ombre demeure très contemporain et même, étrangement prophétique par certains aspects. La thèse de l'ombre comme refuge dépasse les limites de l'archipel nippon.

Je n'ai lu aucun des romans ou nouvelles de Tanizaki. Il faudrait d'ailleurs que j'y remédie. Cela me donnerai probablement encore un autre regard sur ce texte.


Article d'une libraire engagée :

Entretien avec Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré par Alice Monard

Audio d'un échange avec Ryoko Sekuchi autour de la traduction du livre 

2 juin 2017

Tout au milieu du monde : roman graphique à la racine des maux





Un village sur la falaise, dans un temps éloigné. Un chaman s'inquiète de la relique, une dent de géant, qui pourrit inlassablement. La prospérité et la sécurité de la communauté se trouve menacée. Une seule solution : remplacer la dent par une nouvelle, saine, en provenance du lointain cimetière. Le chaman, son apprenti et une guerrière partent en quête de salut.

 

Trois couleurs pour trois auteurs



Voici un court roman graphique, ovni tant pour sa forme que le fond, édité aux Moutons Électriques qui ne lésinent jamais sur la qualité de leurs ouvrages. Écrit à quatre mains par Mathieu Rivero et Julien Bétan, il s'ouvre comme un texte fantastique proto-historique, illustré avec audace. Peu à peu, nous basculons dans un ouvrage très expérimental avec un travail graphique époustouflant et culotté. Les dessins ne se limitent plus à accompagner le texte mais le complètent et finissent par le supplanter.
Blanc, rouge et noir, trois couleurs maniées avec talent par Melchior Ascaride, très inspiré par les arts pariétal et primitifs. Le texte est sec, direct, et pourtant littéraire avec un vocabulaire précis et économe. Comme l'image, il s’apparente plus à une ossature aux ruptures cassantes, avec un minium de chair et beaucoup de tripes palpitantes, cachées en son sein.



Préhistoire, fantastique et mystique


L'histoire procède sur le même étrange chemin que la forme de l'ouvrage. La quête initiatique pour une nouvelle dent se transforme en une lutte plus vaste, où rêve et réalité s'entre-mêlent et brouillent les frontières jusqu'à conduire le lecteur surpris aux confins d'un monde, à moins que cela ne soit son centre.
Si les personnages, à peine esquissés, évoluent dans un cadre à la simplicité trompeuse, les auteurs se servent de ces archétypes pour nous faire glisser dans un imaginaire débridé, une transe chamanique changeante, où la subjectivité de la perception éclate les faits. Pour comprendre, il faut lire et regarder, l'esprit ouvert, se laisser conduire sur une voie chaotique, puis faire l'effort de synthétiser les visions, reconstruire le puzzle à partir des fragments. Ce sont les images qui détiennent la résolution finale, quand les mots se sont effacés. Comme l'oralité nos ancêtres, perdue à jamais. Les seules traces qui demeurent sont celles, fragiles, tracées sur les parois des grottes.

Tout au milieu du monde nous emmène en voyage à travers le temps et l'espace, un retour vers un âge de croyance, de rites et de magie. Nous partons de la mer vers l'intérieur des terres et de soi-même, à la rencontre avec le mystique. Pourtant d'autres thèmes plus s'enracinent aussi dans le livre : la relation du maitre au disciple, la transformation du monde, le nomadisme opposé à la sédentarisation, et toujours, la juxtaposition de jeunesse et de la vieillesse , la fertilité de la vie et la décrépitude vers la mort, la lumière et les ténèbres...

Un ovni, de sang, de cendre et de poésie.




Un autre article sur le point :
Le site de l'éditeur (avec un diaporama du livre) :
Le site de Melchior Ascaride :