29 mai 2015

Salon d'art contemporain de Montrouge : top 5 subjectif !



Pour les 60 ans du salon de Montrouge , la sélection des artistes présentée cette année est de très haute volée, tant par la qualité technique, l'esthétique, les propos mais aussi l'originalité. J'ai eu la chance de visiter le lieu en semaine un jour très calme afin de profiter pleinement des œuvres. Chaque année, ce salon donne les tendances de l'art contemporain et permet au grand public de s'initier et de découvrir. L'entrée est libre et, pour chaque artiste, une biographie et une explication succinate de son travail aide les visiteurs à comprendre sa démarche.

Cette année, j'ai été séduite par de nombreux travaux. Voici cinq personnes qui m'ont émues, séduites ou faire rire.

Marion Catusse et son étrangeté organique
 


Yun-Jung Song et sa fragilité poétique
http://www.yunjungsong.com




Marion Benard et son monde ré-imaginé
http://www.marion-benard.fr




Fleuryfontaine et ses visions futuristes
http://fleuryfontaine.fr




Mathieu Roquigny qui met l'absurde au service du rire
http://www.mathieuroquigny.com



Pour en savoir plus, le site du salon : http://www.salondemontrouge.fr
Article sur le salon de Montrouge 2013 :
- présentation générale : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/05/art-contemporain-les-nouvelles.html
- mes chouchous : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/06/art-contemporain-mes-chouchous-du-salon.html


26 mai 2015

"L'homme montagne" : les voyages forment la jeunesse...


Pour son dernier voyage, Grand-père refuse d'être accompagné. Les montagnes qui poussent sur son dos sont devenues bien lourdes et il ne pourra pas aider son petit-fils s'il marche à ses côtés. Alors, l'enfant décide de partir seul à la recherche du vent afin qu'il pousse le vieil homme et qu'ils puissent accomplir tous ensembles cette dernière aventure.

Quête initiatique des sommets


L'homme montagne est une BD jeunesse scénarisée par Séverine Gauthier et magnifiquement illustrée par Amélie Fléchais.

Sur un sentier escarpé, un petit bout d'homme part, avec son énorme sac à dos. Il recherche la plus haute des montagnes, d'où souffle sans relâche le plus costaud des vents. En chemin, il croisera un arbre, des cailloux, des bouquetins... Chaque rencontre est prétexte à des dialogue délicieux de naïveté et de fraicheur. Derrière les questions innocentes se dissimulent une réflexion profonde sur l'existence : d'où vient-on et où allons nous ? Pourquoi ?

Le garçonnet découvre l'altérité, la différence et s’interroge sur lui-même. Jamais il ne perd l'objectif de son voyage, pourtant, peu à peu, il évolue et tout en douceur, grandit.



Les illustrations d'Amélie Fléchais sont à couper le souffle. Le trait est pur, direct, rond et doux. La mise en couleur opte pour une gamme automnale, travaillée tout en nuance avec une impression d’évanescence. Amélie joue avec un équilibre subtil : pas de ton violent et pourtant, pas non plus de pastel. Le rendu est magique : une montagne où la nature est rude sans être hostile. Elle dessine l'invisible et colore le vent avec le même mystère que l’excellent animé Windy Tales.
Les choix graphiques sont judicieux et même audacieux quand elle représente l'esprit de l'arbre comme une créature avec une tête de gros hiboux et un corps qui rappelle un boa de plume. La collaboration entre les deux artistes fonctionne parfaitement !

Rencontre avec l'esprit de l'arbre

Collision fortuite avec des cailloux !

 

Les épreuves de la vie


Cette histoire merveilleuse et touchante nous raconte le parcours initiatique d'un enfant qui, par le voyage et les rencontres fortuites gagnera en maturité et richesse intérieure. Ce livre m'a simplement bouleversé. Avec des mots simples, un ton juste, poétique et doux, l'enfant découvre que certains chemins ne peuvent être parcouru que si on accepte d'être soutenu, et que d'autres, au contraire, demande la solitude.

Un conte métaphorique sur l'enfance et la nécessité de grandir, et aussi sur la finalité de la vie. Parfois, le courage et l'obstination ne suffisent pas pour contrer l'inéluctable. Cependant, malgré une fin douce amère, le message du livre est résolument positif.

J'ajouterai d'ailleurs que j'ai adoré le parti-pris narratif d'un conte sans adversaire et sans « méchant ». Le voyage de l'enfant qui gravit la montagne contient assez de danger et de risque sans ajouter de tension superflue ! J'ai aussi particulièrement apprécier la bienveillance des rencontres, cela change des mises en garde habituelle, hélas tristement justifiée, sur les prédateurs du quotidien. L'homme montagne est un livre rare, un trésor d'amour qui fait du bien et s'adresse tant aux enfants qu'aux adultes.


Une ascension dangereuse

Une aide inattendue !


Liens divers :
- Le début de l'album à lire sur bdgest : http://www.bdgest.com/preview-1670-BD-homme-montagne-l-recit-complet.html

- Article sur Le petit Loup rouge d’Amélie Fléchais : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2014/07/le-petit-loup-rouge-damelie-flechais-un.html

- Entretien avec Amélie Fléchais :
http://www.hotandlittlethings.fr/bdillu/interviewbd/le-joli-univers-damelie-flechais-interview-angouleme-2014/

Dans le même esprit : Yaxin le Faune et Le jour de la Licorne, par Man Arenas

22 mai 2015

もののあはれ - Mono no Aware Project #16 et 17 - Graines et petits miracles au Père Lachaise


En ce moment je sors peu. La léthargie d'un printemps tardif s'est dissipée et je me concentre sur ce fichue manuscrit et les dernières relectures avant de passer le pas : l'envoi à l'éditeur. 
Mon attention oscille entre mon texte et son absence, à savoir un effort gigantesque pour ne penserà rien. 
Cela ne fonctionne pas toujours. 
Relire et corriger a quelque chose de frustrant : le travail avance à pas de fourmis. Je délaisse mon appareil photo, pourtant, lors de mes rares escapades, je suis plutôt satisfaire du résultat. Voilà donc une petite moisson d'un mini-séance au Père Lachaise (oui, encore et toujours!) avec, en prime un poème. 





Ces graines qui ne poussent pas, sous la terre silencieuse,
Immuable.

Elles reposent, douce-amères, dans l'absolu figé, ni mortes ni vivantes.
Sans voix, aveugles, elles égraines les secondes ou les siècles
Elles se refusent à germer.

Le feu-follet s'étouffe. Le lierre enserre les troncs. Les racines brisent le marbre. La mousse conquière tout. Même la poussière. Les saisons courent et se ressemblent.
Pourtant tout change, vibre, danse.

Les humains passent. Parfois, le coassement râpeux d'une corneille ou le pépiement joyeux d'un rouge-gorge s'envole entre les branches et les mausolées.







Mais ces graines ne poussent pas.
Certaines succombent, grignotées par les insectes, coquille vides stériles. Un craquement sourd sous la chaussure. Une expiration courte. D'autres pourrissent, quittent le règne du végétal pour celui mystérieux des Fungi. Elles deviennent autre. Vivent encore.

La terre craque sous les soleil et gonfle avec la pluie. L'empreinte des nuages, la marque du vent.
Sous les stèles, les souvenirs s'amassent puis s'éparpillent. Les pas vont et viennent, accompagnés du sel et des rires.

Ces graines ne poussent pas.
Ni vivantes ni mortes. Pas vraiment endormies.
Une stase.

Peut-être demain, ou loin, plus tard, l'une d'elle se libèrera, brisera l'immobile. Autour, le cycle suspendu soudain contemplera le miracle.
Une graine poussera.

19 mai 2015

La légende de Noor, le sacrifice d'Hooskan : premier tome d'une BD très prometteuse


Après la sage de Weëna en huit volumes, la dessinatrice Alice Picard et le scénariste Corbeyran commencent une nouvelle collaboration toujours dans le genre fantastique. Prévue en trois volets (édition Delcourt), cette nouvelle histoire pétrie de magie animiste présente un royaume en mutation où la vie d'un enfant est plongée dans la tourmente.


Les esprits menacés


Le livre s'ouvre sur la prière de la jeune Brunillia, dernière prêtresse survivante d'Hooskan, un esprit protecteur. Ce dernier lui demande de réparer une erreur du passée qui crée une rupture définitive entre le monde des hommes et celui des esprits, menaçant leur Déesse Creuse de sombrer dans les ténèbres... La jeune femme va voyer dans le temps et croiser le chemin d'un enfant particulier : Noor. Jeune prince et apprentis magicien curieux, il est mal aimé de ses parents.

Le couple royal tentent d'expurger leur cité de Nym de la présence des anciens cultes. L'immense arbre sacré qui veille sur la ville est un souvenir constant de l'existence des esprits, un poil à gratter insupportable pour ces dirigeants progressistes. Son accès est interdit, pourtant les adorateurs des anciennes divinités gardent leur croyance. Lorsque Noor lui même enfreint la loi pour prélevé un peu de la sève magique, la reine durcit sa position. Elle a alors comme idée fixe de faire disparaître physiquement l'arbre.
Le rift entre hommes et esprit n'est pas nouveau mais la récente décision d'imposer le monothéisme modifie plus profondément la société des hommes et donne une tournure définitive au changement. Malgré lui, Noor va se retrouver au centre d'une lutte sans merci sur l'avenir de l'arbre et les enjeux pourraient changer la destinée du monde.
Première page de la BD
Deuxième page de la BD

Un récit politique et spirituel


La légende de Noor propose un scénario de fantasy complexe, non pas en raison de son intrigue, mais en raison de la différence de perception que les parties en présence se font du monde et surtout de l'autre. Pour le roi, et surtout pour la reine, l'arbre sacré suscite colère et inquiétude, il cristallise un passé jugé rétrograde dont le couple souhaite se débarrasser. Leur objectif est de rendre le royaume prospère et ils sont prêt à tout les sacrifices pour y parvenir ; le vieux magicien Old'Ork, qui initie Noor à la magie, est par allégeance à la solde du pouvoir et par croyance lié à l'arbre et au monde des esprits. Les personnages hésitent, et leur choix, parfois douloureux, parfois égoïstes, entrainent les autres dans des conséquences néfastes.
Politique et croyances sont étroitement imbriquées et toute tentative pour modifier l'existant ne se fait pas sans heurts. Le sujet, terriblement d'actualité, est traité sous l'angle spirituel et poétique.

La légende de Noor évite avec brio l’écueil du manichéisme et si, le fanatisme rampant de la reine obnubilée par la destruction physique de l'arbre la rend antipathique, elle reste mue par une volonté de progrès et la certitude d'agir pour le bien du royaume. Quand à Noor, naïf et particulier, il ne correspond pas au stéréotype habituel du héro.
Enfin, les évènements denses et le récit haletant font de cette BD une lecture non seulement distrayante mais aussi intelligente et surprenante.

Photo et Illustration : Alice Picard

Des rêves à l'aquarelle !


Les illustrations d'Alice Picards sont merveilleuses. Je n'ai jamais lu les Weëna, cependant, je suis le travail de cette artiste depuis des années. Elle s'est détachée de la ligne claire traditionnelle, et son trait a gagné en souplesse, en profondeur. La couleur à l'aquarelle s'adapte parfaitement aux différentes ambiances. Chatoyantes pour les scènes heureuses et vivantes, sobres et tout en retenue pour quand le sérieux est de mise. L'adéquation est parfaite. Si la gamme utilisée est vaste, Alice la manie avec précision et talent : l'album est coloré sans jamais être criard. Une grande maitrise qui donne beaucoup de lisibilité aux cases.

Le découpage reste très sage, probablement une nécessité en raison du foisonnement de détails et de la grande richesse graphique, cependant, l'ouvrage a deux pleines pages sublimes qui tiennent du tableau onirique plus que de la BD classique.

Photo et Illustration : Alice Picard

L'alchimie entre récit et image est parfaite, la Légende de Noor transporte le lecteur dans un royaume fantastique en proie aux doutes face aux changements. Un conte contemporain touchant, qui fait réfléchir sans donner de leçons. Les personnages, attachants et surprenants, donnent envie de connaître la suite de l'aventure. Et j'avoue, il faut maintenant que je trouve une bonne âme à qui je puisse emprunter la série Weëna !

Le site d'Alice Picard : http://bobbaji.fr.nf

5 mai 2015

Les cachettes intérieures



Un bout de terrain vague, un morceaux de sous-bois ou même, un dessous de table avec un drap. Une cachette.
Planquée sous la couette.
Repli stratégique.

C'était plus simple avant.
Petite, les dissonances de l’extérieur se pressaient moins à ma porte et quand leurs voix m'assourdissaient, les sorties de secours ne manquaient pas. Un trou dans le grillage, enjamber la rambarde, passer le portillon, et hop, me voilà partie à l'aventure dans les bois et les champs, laissant à la maison le tumulte des mots, les devoirs et les attentes.
Il y avait toujours un arbre aux branches assez basses pour m’accueillir, me tendre une main végétale et me laisser crapahuter, la peau contre l'écorce. Me laisser me planquer en haut.
En haut mais pas trop, parce que déjà, je souffrais du vertige.
Il y avait toujours un buisson, des hautes herbes sauvages, pour se glisser dans leur entrailles et construire une cabane. Un refuge vert et jaune, gras de terre, grouillant de vie et du silence organique qui taisait le chant du corps. Taisait les battements trop forts du sang dans les tempes. Taisait la batterie dissonante dans le thorax. Taisait les bourdonnements sourds.
Au pire, en cas de pluie, de vraie, celle diluvienne qui brouille tout et terrorise les parents, il y avait toujours le placard. La partie gauche. Celle aménagée spécialement avec un monde miniature qui attendait son créateur.

Des espaces secrets.
Des lieux pour se cacher.
Se cacher des parents, des voisins, des autres enfants.
C'était plus simple.
Je n'avais pas à me cacher de moi.
Pas vraiment. Pas encore.
Ici, il n'y a ni cabane, ni refuge, ni sous-bois, ni jardin. Ici il y a que du bitume, des mots, des autres et la cacophonie des pensées sous mon crâne.

Le monde est plus grand. Plus petit. Infini dans toutes ses dimensions.
Le monde est une promesse et un risque. Un espoir et un tourment. Tour à tour intouchable, indifférent, malléable, inquiétant, attirant.
Vide et plein.
Trop de bruits. Dans la mélasse des sons, je me noie. Sans cesse, les pensées s'entre-choquent. Et puis, il y a les autres, le dehors, les pollutions.
Pas de cachette.




En empilant les années, en avançant en âge, la mémoire se troue et l'espace entre le maintenant et les moments importants, se dissout. Le moi d'aujourd'hui jouxte le moi enfant. Côte à côte. Contigu.
Le besoin impérieux d'être dissimulée, protégée derrière la solidité vivante d'un tronc, la masse bienveillant d'un roc, où la fragilité oscillante des graminées, palpite encore.
Pourtant, il n'y pas plus de cachette. Alors, parfois, le besoin se transmute. Étouffé, sans oxygène, pourtant, il ne meurt pas.
Je n'ai pas de cachette.
Mais j'ai des mots. Et un arbre dans mon dos.

Pour lutter contre la tempête qui fait rage dans ma tête, contre les sons hurlants insupportables qui se fracassent à l'intérieur, fragilisant à chaque vague l'harmonie chèrement acquise, j'écoute des sons ordonnés en mots, en histoire, des sons ordonnés en notes, en musique. D'autres sons pour taire les pensées.
Difficile de se cacher de soi-même. Ces sons-là dissimulent le chaos. Toujours à l'affut. Juste un répit. Un repli. Un soupçon de déni.

Il existe des humains sans chaos permanent dans leur tête. Sans champs de guerre intérieur, sans chant cosmique si puissant qu'ils atomisent tout, même l'âme.
Il existent des humains qui ne regardent pas le monde en envisageant tous les possibles, en contemplant les passés qui ne seront jamais.
Des humains pas à vif. Pas à fleur de peau.
Je les envie un peu.
Mais, peut-être ont-ils aussi besoin de cachette ?

Dans ma tête, les lieux se dessinent.
La forêt abonnée en face de la maison. Avec le trou dans le grillage et les arbres aux fourrés si denses qu'il fallait parfois ramper. La forêt soudain nettoyée, après que le manoir eut été racheté. Des poteaux de béton profondément enfoncés et un grillage flambant neuf, d'argent mat, si haut. Et un nouveau trou, dans la partie de la clôture qui longeait le terrain vague. Des copains du voisinage, plus grands et plus dégourdis, étaient passés un jour avec une pince coupante. La forêt maintenant habitée de biches, plus proprette, moins sauvage, toujours là, en cas de besoin.
Le terrain vague, au bout de la route qui mène nulle part. Le goudron qui agonise sous l’assaut des touffes de gazon et se transforme en une butte biscornue. Tous les papas du quartier venaient là vider leur brouette de déchets végétaux. Derrière, une étendue immense. Un terrain de jeu magique. Plusieurs fois, la friche devenue bébé-forêt a été rasée. Dans les sillons des engins de chantiers, la glaise retenait l'eau. Des myriades d'insectes et même des têtards. Autant de flaques à explorer.
Plus loin, après la ferme, accessible par un chemin de boue où la voiture de maman s'est une fois enlisée, il y avait la mare. La mare aux têtards. Avec l'eau croupie et moi au milieu. Le haut des bottes en caoutchouc plusieurs centimètres sous la surface. Un sourire jusqu'aux oreilles. Je cueillais des joncs. Je capturais des tritons.
Et la vraie forêt. Celle qui s’étendait sur des kilomètres et où il fallait suivre la route pour ne pas se perdre. La piste cyclable serpentait entre les chênes, les hêtres et les boulots éclatants. Bien sûr, rester sur le bitume n'avait aucun intérêt. Après une descente avec un tournant en tête d’épingle où la peau de mes genoux est indubitablement incrustée à jamais dans le goudron, il suffisait d’emprunter un chemin de tête pour arriver jusqu'au lac.
Ces eaux, retenues par une digue piteuse, s'écoulent encore en moi. La lumière tamisée par la canopée dentelle. Les rayons qui dessinent sur la terre des symboles mystérieux. L'impression d'apnée. Comme au fond de la mer. Lever la tête. Contempler les bandes scintillantes, les routes entre nous et le ciel, chaudes et vibrantes d'insectes, de particules presque invisibles. Elle dansent avec les feuilles, au rythme du vent. Le bruissement des instruments végétaux avec, de temps en temps, le solo d'un oiseau.



Autant de cachettes.
Le fond de la Méditerranée, le rose et le jaune grisâtre des anémones, les points bruns des oursins, le kaki des longues algues ondulantes. La terre noire du sous-bois et son odeur rassurante de pourriture vivante. Une ombrelle discrète de champignon. Le tapis sec et stérile des aiguilles de pins. Les fleurs des champs ; ces « mauvais-herbes » amis des enfants. Plantes magiques de décoction de sorcières. La pénombre de quelques planches vermoulues et de morceaux de bois assemblés en un abri précaire.




Évoquer leur vertus protectrices, sentir le parfum de la forêt, de la prairie, le goût du sel et de la terre, calme les rugissements dans ma tête. Soudain, le chaos épuisant qui vit en moi inspire, se suspens.
Un instant de calme.
Le chaos vit. Existe.
Je ne peux rien faire contre lui.
Rien faire pour arrêter le flux continu des pensées et idées.
Par contre, de temps en temps, je m'en extrais. Ailleurs dans ma tête. Dans une cachette intérieure. Pour une poignée d'heures précieuses, laisser passer l'orage. Laisser courir le vent et ses écharpes de givre.
Me retirer de moi.
Mettre en pause mes mondes. Sentir sur mes lèvres la fraîcheur des feuilles, sous mes mains la rugosité de l’écorce. Son odeur âcre. J'oublie le ramdam de mon cœur, le froid dans mes os, les tremblements de mes doigts. Un moment, je me désincarne. J'abandonne mon cerveau, cette éponge rose et agitée de spasmes qui cause tant d'émois et de bordel.
Je débranche, déconnecte et part en promenade dans un lieu inaccessible. Mon refuge. Ma cachette. Un lieu qui n'est pas. Un lieu unique et multiple. Habité d'élémentaires. Habité de vie. Un chaos libre, que personne ne tente d'apprivoiser ou de ranger.
Un chaos reposant.

De retour chez moi, dans mon crâne de grenouille, je contemple le désastre, songe que ce n'est pas si grave, pas si terrible. Que le tohu-bohu jacassant de mes pensées ne mérite pas toujours d'être écouté, et que parfois, quand on arrête de prêter attention, soudain, une musique naît, s'élève dans l'air renouvelé. Il suffit s’arrêter de scruter, de détourner son attention pour qu'enfin, le dessein apparaisse.
L'harmonie se révèle.



Photos prise à Nice, au jardin du monastère de Cimiez