6 décembre 2017

Week-end au jaune



 Sur le plateau normand, un bout de forêt en novembre.
De la vieillesse sous les pieds, de la mort accrochée au grillage, de l'or dans les lignes brisées. La bizarrerie de la vie, ni animale ni végétale, sur un tapis de pourri. 
Les petits trésors qu'on ignore.

De l'air piquant. Les doigts glacés sur le déclencheur, la quête commence.
Craquement et pépiement. Si je tend l'oreille, au loin le murmure d'une conversation. Connivence d'une mère et son fils.

Accroupie dans les feuilles, puis à demi allongée, j'admire le champignon. Un bruit étranger. Mon cœur loupe un battement. La silhouette d'un promeneur hors du chemin. Ha, il cherche son chien.
Chacun sa quête. 
Épousseter le pantalon, taper les semelles boueuses, réchauffer les mains rougies, souffler dans l'écharpe. Je suis maintenant à la traîne. Je courre un peu, pour les rattraper. A l'orée du bois, la lumière décroit. 
Ils m'attendent.
Derrière moi, le bout de forêt.
Une portion congrue de mystère et d'humus au milieu des champs.
A bientôt...



 






22 novembre 2017

Collection de feuilles [journal 9]



Je commence une collection. 
Une collection de feuilles, c'est de saison.
Pas des feuilles mortes, mais des feuilles de mort, de refus, des feuilles de non.

Je consigne soigneusement chaque lettre de refus qui accompagne le retour au bercail de mon premier manuscrit, lâché dans la nature depuis le printemps dernier. 
J'imprime aussi les mails, même ceux adressés à « monsieur ».

La démarche n'a rien de masochiste. Déplaisante certes.
Cependant, elle est la concrétisation d'un effort réel pour être publiée ; s'exposer aux regards et aux jugements de professionnels. Tous les auteurs édités dans le circuit classique ont affronté l'échec. Les refus. 
À la pelle.
Et si ce n'est pas vrai, laissez-moi mes illusions.
Merci.




Ces lettres qui s'empilent, autant de tentatives avortées, de lignes lancées en vain, ne pourraient-elle pas se transformer en piliers, en fondations ? 
Autant de courage et d'énergie pour jeter dans la grande piscine du monde des années de travail, de doutes, de corrections, d'émotions vives, d'espoir, et d'ambition aussi. Moins glorieux mais réel.
Ces tentatives n'aboutissent pas. 
Tant pis. 
En retour, je trouve des missives types à classer dans une chemise de carton.

Il me reste encore quelques pistes à explorer, même si, l'attente et les réponses négatives émoussent mon enthousiasme. Je sais ce que je dois faire. Ce que j'ai à faire. 
Continuer. Encore. 
Finir le second tome de ce projet trop grand, actuellement en relecture (merci aux lecteurs bénévoles !). Enfin, passer à autre chose.
Écrire toujours, cette fois avec une idée peut-être plus éditable.




Cette année, durant neufs mois, je me suis astreinte plus ou moins quotidiennement, à écrire une page dans un cahier selon un thème donné (exercice des 365 réels). À la louche 100 à 200 mots, parfois inspirés, sauvages et fluides, parfois laborieux, tressautant du bout de doigts vindicatifs.

Bilan : échec total de me plier à une discipline. Tous les livres de méthode le clament : avec l'habitude, le rituel, vient l'envie, le besoin d'écrire. Le corps et l'esprit se plient.
Pour moi, tintin ! 

Revêche ou juste fantasque jusqu'à l'os, l'écriture au jour le jour n'a rien suscité d'autre qu'une tension, de la déception pour les nombreux ratés, de la pression parfois insupportable et un vague contentement lors des séances de rattrapage.
J'ai rempli un cahier de mes pattes de mouches piqués de fautes exotiques. J'ai rempli mon cœur de la satisfaction d'avoir tenu jusqu'en octobre où j'ai suivi, avec une assiduité malléable le défi de dessin inktober (visibles sur mon compte instagram).




Novembre s'installe.
J'achève l'épilogue du second tome de la trilogie « Écharpe d'Iris ».
Toujours pas publication prévue pour le tome un.
Toujours pas de sentiment de légitimé, d'être une professionnelle.
Toujours un chaos dans ma tête, sur mon bureau.
Je continue.

Au moins, les missives indiquant en termes politiquement corrects que mon roman ne correspond pas à la ligne éditoriale de la maison ne s'amoncellent plus comme les feuilles de mes arbustes dans la cours. Je les ai rangé. 
En vrac. Pas classé. Faut pas exagérer non plus. 

Un nouveau projet germe. C'est la saison propice aux plantations des arbres. Je prépare le terreaux, la bêche et pelle.


Me voilà de nouveau au travail.


 

3 octobre 2017

Dans le train & dans le sac [inktober #02 & #03]


Tu prends un train.
 Te voilà arrivé au Fushimi Inari, 
le sanctuaire aux dix mille torii.





Dans ton sac, 
un thermos d'eau glacée, deux onigiri à la prune salée et aux algues,
 ton appareil photo, 
ton carnet de voyage, 
où tu consignes anecdotes et impressions et où parfois tu griffonnes un croquis, 
quelques stylos et crayons à mine de plomb,
 une petite serviette éponge avec brodée une adorable créature issue d'un dessin-animé de Miyazaki, 
ta carte de transport valable sur les lignes de la JR
 et bien sûr le passeport avec ta trombine austère.








1 octobre 2017

C'est partie pour un mois de gribouille d'inspiration Japon [Inktober #01]


Comme l'an passé, je me prête pour ce mois d'octobre à l’exercice créatif d'Inktober pour la deuxième fois. Je me suis fixé un objectif simple : illustrer ma nouvelle Inari parue dans le recueil Malpertuis VIII.


J'ai pris un cahier tout petit, pour ne pas avoir beaucoup d'espace à remplir. Si je suis inspirée et motivée, je pourrais toujours faire plusieurs dessins. J'ai aussi décidé de faire une mise en couleur de type aquarelle avec mes encres pour le sumi-e. Comme elles sont au nombre de six (plus un doré et un argenté), je ne risque pas de me perdre dans une palette infini.

Je vais tâcher de mettre mon avancée ici, mais vous pouvez aussi me suivre sur instagram pour voir les versions avant mise en couleur.



  
Tu ne raconteras pas cette rencontre.
Ou peut-être, un jour, au crépuscule de ta vie, soudain tu auras l'irrépressible besoin de partager ta vision.



15 septembre 2017

Arles : souvenirs de chats, de fissures et d'odeur de pierres chaudes



Parce que je n'ai pas trop envie de parler de septembre, des attentes et des frustrations, parce que je n'ai pas encore la motivation pour effectuer la « rentrée » je prolonge un peu la langueur des vacances. 

Voici quelques photos de la ville d'Arles, où se tient ses Rencontres photographiques de grande qualité. Entre les expositions, sous un soleil de plomb et un thermomètre flirtant avec le quarante, j'ai glané quelques impressions urbaines.  






La lumière rouleau compresseur, la sueur dans le dos, la peau qui grille.
Les ocres chauffés à blancs.
Succulentes au paradis et leur copines défraichies. 
Répandu à l'ombre, un chat. 

Un autre, en planque dans les ténèbres, guette le voyageur égaré dans les ruelles piétonnes.

Pas de répit. 
Sols brulants. 
Mûrs brulants.




Ciel Klein qui crame les yeux. 
Plus ouverts. 
 

Plus lucides. 

Emplis de merveilles.





31 juillet 2017

Passer l'été [Journal #8 ]



Dernier article du blog avant une pause estivale.
Je vous souhaite à tous un joli mois d'août, et on se retrouve à la rentrée !
En attendant, vous pouvez aussi retrouver mes photos parfois saupoudrées d'un haïku sur Instagram




Dimanche 23 juillet.

Les six derniers mois de 2017 condensent échecs, déceptions, révélations nauséeuses. Six mois dans la fiente familiale, dans le désarrois, à se débattre pour avancer. Bouger. Partir. Ne pas rester là, engluée dans la pénombre, au contact intrusif d'autrui. Fuir.
L'univers en a décidé autrement.
Entre la merde parentale que je pelte depuis mon enfance, avec ignorance et déni certain, et mes désirs d'émancipations contrariés, mes envies de légèreté clouées au sol, j'ai l'impression d'étouffer, de croupir. De me noyer dans les excréments des autres. Raz le bol. Mare, mare, mare.
Grosse colère et grande déprime.
Le printemps humide a laissé la place à une mousson violente. Tout laver. Nettoyer par le vide. Laisser l'eau emporter sel et déjections.
Loin d'ici. Loin de moi.

Passer l'été, comme pour les personnages d'un roman d'Olivier Adam.
Passer l'été pour terminer vivant.
Après plusieurs déceptions, constater que la fuite est impossible. Un leurre.
Pour l'instant, et probablement pour cette année, pas de déménagement. Mes aventures immobilières commencées en février, en réponse aux injonctions dévorantes de ma mère, tiennent du burlesque dans leur malchance à répétition. Une mouise telle que même les professionnels du métier n'en reviennent pas. Deux vendeuses qui se désistent juste avant la signature du compromis. La première, pas de regret. Une personne sans honneur ni parole pour un bien qui rétrospectivement avait de nombreux défauts.
Pour la seconde, les raisons de son revirement sont hallucinantes : rattrapage en force du principe de réalité et pétage de plomb. Beaucoup de malchance et surtout de tristesse. Nous avions eu un vrai coup de cœur pour cette maison. L'endroit où tu te dis « c'est pour nous » avec une vendeuse adorable. Fragile. Trop fragile. Dans un fantasme de changement de vie qui lui a explosé à la figure. Dépression. Rétractation.
Et on s'est aussi pris du shrapnel dans la tronche. Hébété, on se retrouve sans nouveau foyer.

Dans ma tête, ça a sauté.
Court-jus. Stop.
Foutez-moi tous la paix. Laissez-moi tranquillement panser mes plaies et me repaitre un peu de ma douleur, au fond de ma grotte.

Pas longtemps, le temps de faire le vide.
Remettre les compteurs à zéro.
Passer l'été.
Survivre aux six premiers mois de l'année. Constater que oui, je suis toujours en vie.
Ça a pété le 24 janvier. Alors je m'accorde jusqu'à 24 juillet.
Ou peut-être jusqu'au début août
Ou même jusqu'au début septembre. Quelques jours aux rencontres photographiques d'Arles, puis un voyage au Canada. Un autre continent.

Passer l'été. Laisser s'entasser les refus de mon manuscrit et terminer le second tome alors que le premier ne semble pas trouver grâces auprès des éditeurs.
Passer l'été. Les rues calme de la capitale, la température en yoyo d'une planète avec le hoquet. Les envies, les angoisses. Se dire qu'août sera une parenthèse et qu'en septembre, on reprendra le combat.

Passer l'été.





Lundi 31 juillet


La semaine suivant ce texte, j'ai expérimenté qu'il faut d'abord lâcher prise, abandonner ce qui coince, pour qu'une situation se débloque.
Lâcher prise, et l’imprévu s'invite, sans effort.
D'autres possibilités, d'autres chemins, bordés de confiance et d'espoir.

Je laisser passer l'été, sans combat ni débat.
En septembre, je verrai où la vie me mène.






26 juillet 2017

Fragment d'hanami à Kyoto [jeu d'écriture]



Agnès a des antennes.

Voici la second fois qu'elle jette ses dés de mot en un exercice d'écriture ludique et amusant. Le jeu tombe à pic alors que je traverse une période de panne sèche. Pour participer, il suffit de commenter sur son blog :

Le tirage est le suivant :
- Le halo de la lune
- Tituber
- Pétale de rose
J'ai tout de suite repensé à une soirée particulière, lors de mon séjour à Kyoto, l'an passé. Comme je vous ai peu parler ici de ce merveilleux voyage, en voici un fragment.





Dans les allées du jardin botanique, le crépuscule tend sa toile vive, depuis le sol au ciel trop bleu. Une vibration presque douloureuse.
Ils sont là, pour la parade, nimbés d'une neige douce, dans la chaleur d'un soir de printemps.
Ils sont là pour être admirés, cajolés de regards ébaubis, effleurés du bout d'un index timide, flattés pour leur houppe et leur magie diffuse.

L'occasion mérite notre attention.
Bâches bleues et alcool translucide. Vêtements de soie. Motifs ancestraux. Costumes fripés par une journée de labeur. Uniformes scolaires parfumés de sueur. Pousser la bicyclette. Se rendre à la fête.
Pique-niques organisés au cordeau ou bentos choisis à la va-vite au konbini du coin. 
La nuit appartient au jardin.
Nous ne sommes que des invités de passage, à profiter de leur présence.

Le temps ne se compte pas pareil pour les arbres et les hommes.
Tordus, vieillis, parfois malades, leur charme impressionne encore plus la foule dans son hommage unanime.

La présence de centaines d'espèces d'une foison de forme, de fragrances hésitantes, de tailles et de textures, de droiture et de courbes noueuses, rappelle nos différences. 
Vieillis, parfois malade, leur charme vénérable impressionne encore plus la foule dans son hommage unanime.

Alors, nous déambulons, tantôt dans les allées, tantôt sur les pelouse.
Nous buvons dans des gobelets de plastiques à leur santé. Grignotons une boulette de riz. Toujours, le nez en l'air, à observer les frémissements des pétales.

Demain ou après-demain, peut-être, le temps tournera à la pluie. Leur fière allure s'évanouira en une autre pluie, moins drue, sèche et voletante. Comme sa jumelle d'eau, elle termina sa vie dans le caniveau, à la surface des étangs et canaux, avant de sombrer lentement. Un tapis blanc maculant sable, herbe et bitume.

Et, l'an prochain, de jour, comme de nuit, se presseront les humains, ivre du spectacle éphémère d'hanami.



Accords de l'astre et l’électricité
Tant que dure le chant des cerisiers
Nuit d'avril ignorée










Pour les curieux, ma première participation :  http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2016/11/la-fournis-poeme.html

19 juillet 2017

Le meurtre d'Alice de Yasumi Kobayashi : Lewis Carroll revisité en un polar horrifique



La jeune maison d'édition d'Est en Ouest propose des œuvres contemporaines japonaises inédites. J'ai découvert leurs ouvrages à Japan Expo et j'ai été séduite par la qualité de la fabrication des livres (choix du format, papier, maquette...) Leur première collection se compose de policiers, un genre que je n'apprécie guère. Cependant, je me suis laissée séduire Le meurtre d'Alice, un titre hommage à Lewis Carroll. C'est une de mes meilleurs découvertes de la Japan Expo 2017 !


Back to Wonderland


L'histoire s'ouvre au Pays des Merveilles avec un dialogue délicieusement incongru. On apprend qu'Humpty Dumpty, le personnage ressemblant à un œuf, est tombé de son mur et a rendu son dernier souffle. Accident ? Non, quelqu'un s'est acharné sur sa coquille. Aucun doute, il s'agit d'un assassinat... Et voilà que le Lapin Blanc jure avoir vu Alice s'enfuir du lieu du crime. La jeune fille, immédiatement suspectée, se retrouve donc menacée de la sempiternelle décapitation. Le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars, auto-proclamés enquêteurs, ne semblent pas désireux de prouver son innocence.

Au Japon, une étudiante, Ari, rêve du Pays des Merveilles. Quand un professeur meurt dans des conditions bizarres, semblables à celles du décès d'Humpty Dumpty, elle comprend qu'un lien étroit se tisse entre la réalité et le monde onirique. Que risque-t-elle si Alice est injustement accusée et exécutée ? Avec Imori, un autre étudiant partageant les souvenirs de ses aventures nocturnes, elle décide de mener l'enquête. Ils veulent découvrir quels êtres du Pays des Merveilles se cachent derrière les personnes qu'ils côtoient dans leur quotidien. Autour d'Ari, les cadavres s'accumulent dans des circonstances abracadabrantes et bientôt une véritable épidémie meurtrière fait rage au Pays des Merveilles.

Ari et Imori vont-ils résoudre l'énigme avec qu'Alice ne perde la tête, au sens propre ?


Lewis Carroll revisité avec brio


Le meurtre d'Alice est un hommage maitrisé à l’œuvre de Lewis Carroll. Non seulement l'auteur reprend les personnages et les codes de son univers, mais surtout, il réussit à retrouver le ton à la fois drôle, étrange et parfois déroutant de son style. La narration, principalement composée de dialogue, se révèle d'une grande finesse. La construction souffre, à mon avis, d'un petit travers de résolution très japonais (les amateurs de manga ou de drama de détectives reconnaitront la tendance à la mise en scène caricaturale). Cependant, si un passage m'a agacé, il s'avère rétrospectivement très malin. En effet, le récit enchâssé des deux mondes ne se contente pas d'une alternance simple et j'avoue avoir était surprise par les rebondissements.

Par goût, je n'aime pas les policiers minus les sempiternelle Agatha Christie poussiéreux de mon enfance, par pure nostalgie. Je n'aime pas non plus les récits d'horreurs (Lovecraft et compères exceptés). Le gore tend à me filer la nausée. Le meurtre d'Alice, flirte joyeusement avec ces deux genres tout en y ajoutant une dimension fantastique surréaliste. Si, le livre ne correspond donc pas à mes goûts, il est objectivement d'une grande qualité, tant pour l'histoire, sa narration et son style d'écriture, loufoque et concis. Son originalité indéniable dans le sujet et son traitement m'ont donné un autre regard sur la littérature japonaise.
Et puis, j'ai trouvé la fin brillante !

La traduction d'Alice Hureau, très fluide, est agrémentée de quelques notes de contextes précieuses et d'une post-face sur l'intertextualité pour qui connaitrait mal Lewis Carroll. La maison d'édition fait donc un travail indéniable pour rendre les subtilités du texte accessibles à un large public. Une démarche volontaire que je salue ! Outre les amoureux de polars et d'ovnis littéraires, tout ceux sensibles au surréalisme et la déliquescence des notions de réalité, qui aiment qu'un texte les déroutent, apprécieront l’exercice.

Le site de l'éditeur : 

30 juin 2017

Dialogue floral [journal #7 bis]



Les mots que tu ne m'as pas laissé dire, je te les ai écrits.
La blessure, l'impuissance, la frustration, le renoncement aussi.
Sur papier, coucher les faits, les émotions.
Sur papier, proposer une solution d'ouverture, une possibilité, même pas une demande.

Sans froisser.
Sans rendre les coups.

Dans la pénombre et le silence, je suis sortie de toi. 
Trop tôt. Pressée par l’impérieux désir de vie. 
Un lien de chair et de sang. 
Invisible. Indéfectible.
Le temps, les actes, les paroles tissent d'autres liens.
J'en coupe certains.

Une nouvelle fois, je sors de toi, de ton jeu, de ta réalité.
Sans fracas, dans la lumière, en douceur.
Je sors du silence sans un son.
Concise. Précise.
Une lettre état des lieux, un constat et un choix. Mon impuissance, l'impossibilité de communiquer. Alors, je me retire de la scène. 
Je ne disparaît pas, je demeure en coulisse, au calme et à l'abri.

Une simple lettre.
Beaucoup plus de sel que d'encre.
L'expression d'un besoin vital : être entendu.
Un papier plié alourdi de craintes, d'espoirs.
Une main tendue effrayée d'être tranchée.

Je repense au jardin d'une autre mère, à ses fleurs paisibles confiant leur secret, dans le soleil d'une après-midi de printemps. Au têtards grouillants dans le bassin. Au vent.
La lettre, dans le ventre d'une boîte, suit son chemin. Sur mon bureau, la preuve de dépôt attend de retrouver l'accusé de réception.
Des émotions contraires en suspens, fines et fragiles.
Des pétales transparents. De la vapeur d'eau bientôt dissipée au passage de l'été.



23 juin 2017

Aller où ça fait mal [Journal #7]




En thérapie, la psy m'a dit un jour : vous êtes plutôt indolente.
Sur le coup, je me suis sentie insultée. Et après, j'ai réfléchi. C'est le propre d'une bonne psy de balancer ce genre d'affirmation, surtout en fin de séance, pour que ça bouge, que ça remue à l'intérieur. Rétrospectivement, je suis assez d'accord avec son qualificatif.

Je suis du genre à faire dans le facile. À plier plutôt que d'aller au conflit... jusqu'à un certain point. Gamine, j'ai grandi dans un cadre privilégié. Maison dans un lotissement de classe moyenne supérieure. Une maison spacieuse. J'ai suivi les désidératas de mes parents, jusqu'à un certain point.
Fait des concessions, renoncé à des études d'art pour m'orienter vers les sciences sociales, refusé la prépa et négocié une université à Paris, avec une dose de prestige.
Dans ma vie pro, quand j'ai commencé à m'affirmer, rapidement, c'est parti en vrille. Méchamment. Peut-être parce que je n'avais pas fait mes armes avant, ou que ma nonchalance me conduisait à accepter, à plier... jusqu'à un certain point.


Au delà, c'était l'explosion nucléaire.




Avec l'âge, j'ai appris à faire moins de concessions et aussi, moins d'explosions.

Jusqu'à mes trente ans, j'ai la ferme conviction d'avoir toujours choisi le chemin le plus facile. Pas forcément exempt de difficultés, vu de l'extérieur, il en restait néanmoins le chemin qui évitait soigneusement que je me conforte à certains aspects nauséabonds de mon caractère, de mes désirs, certains acquis de mon éducation ingurgités et digérés puis stockés, comme on met de côté le trop, et surtout, comme on met de côté les trucs impossibles à assimiler.

Toxiques. 




Après mes trente ans, le corps a lâché. 
Les premiers messages remontaient à mon adolescence. Il en a eu marre de ma sourde oreille. Lui aussi a fonctionné par explosion nucléaire, ou plus exactement, un arrêt complet de la centrale après fusion du réacteur. Une leçon d'humilité qu'on n'oublie pas de sitôt.
Puis, j'ai appris que parfois, aller où ça fait mal, paradoxalement, permet d'aller mieux.
Rien de conscient, sauf en thérapie.
Là, c'est dans le contrat. L’introspection n'est pas un acte indolore. Jamais. Sinon, c'est de la complaisance, de la plainte mais pas une remise en cause.

Aller là où ça fait mal, pour ensuite aller mieux. 
Pas par masochisme, pas par plaisir, mais par certitude qu'après, je me sens libérée, légère, et surtout, que les mots et l'écriture coulent.

Aller là où ça fait mal, parce que, paradoxalement, depuis que je choisis ce chemin sans tergiverser, je découvre qu'après le mur de ronces et d'orties, la voie s'ouvre sous une canopée heureuse. 


Les photos ont été prises au cimetière de Montmartre


13 juin 2017

Participer pour la première fois à un atelier d'écriture



Écrire est, depuis quelque mois, un acte en suspens. Nécessaire, et pourtant, parasité par le bordel émotionnel de ma vie. Mettre l'écriture en pause ajoute à mon sentiment de malaise et surtout, nourrit mes doutes. Alors, j'ai décidé d'attaquer le problème de biais : en participant à un atelier d'écriture.


Se jeter dans l'encre


Sur la question, j'ai lu dans des ouvrages sur l'écriture, les plus grandes louanges et aussi des critiques féroces. J'étais moi-même assez dubitative. La structure Le labo de l'édition organise périodiquement des ateliers gratuits en partenariat avec des bénévoles motivés (cf liens). L'un deux, David Meulemans, est le papa des éditions indé Aux forges de Vulcain et l'initiateur de DraftQuest : une plate forme numérique dont l'objectif hautement enthousiaste est, ni plus ni moins, que de vaincre l'angoisse de la page blanche ! J'apprécie le bonhomme, pédagogue, cultivé et avec une auto-dérision redoutable. J'ai suivi son MOOC sur l'écriture et si l'utilisation de DraftQuest s'est avérée pour trop déroutante, j'ai beaucoup appris des vidéos. Alors, pour une première tentative, les conditions me semblaient idéales.


DraftQuest : le dispositif pour se lancer (et voir si on sait nager après...)


David a commencé par la présentation DraftQuest, une application web qui permet d'écrire quotidiennement et de casser définitivement le mythe de l'inspiration toute puissante. Elle propose à l'aspirant écrivain de fonctionner avec une campagne, où il s'engage à écrire chaque jour. Il fixe alors :
- la durée de la campagne
- la durée minimale de la plage d'écriture appelée "épisode", idéalement courte, de 5 à 15 minutes. Commencer petit aide à ne pas lâcher et on peut toujours écrire plus !
- un verrouillage du paragraphe (épisode) ainsi rédigé afin d'éviter de sans cesser le retoucher.

Le troisième point est ce qui a été rédhibitoire pour moi. Dysorthographique, ne pas me relire et surtout ne pas pouvoir me corriger, implique de laisser plein de fautes puantes.
Sauf que David a prononcé le mot magique en expliquant que DraftQuest était avant tout un dispositif. Comme en art. La contrainte qu'il impose est raisonnée, utile. Ce n'est pas un outil, comme un logiciel d'aide à l'écriture. L'implication est ailleurs. DraftQuest permet de fabriquer des premiers jets, de nourrir sa créativité, de lancer la machine à histoire. D'arrêter de flipper et de passer à l'acte.
Je vais essayer d'utiliser la plate-forme pour un prochain projet, avec une campagne courte.


L'image et le mot


Lorsqu'on crée une campagne sur DraftQuest, on choisit aussi un deck d'images d'inspiration, selon un thème qui nous correspond. Travailler à partir d'images aide aussi à s'y coller même quand on n'a aucune idée. David nous en a fait la démonstration avec un petit exercice simple : on a tiré neuf dés avec les faces ornées de pictogrammes (Story cubes, trouvables en magasin de jeux) . Chacune des personnes présentes avait cinq minutes pour rédiger une histoire complète, avec un début et une fin, incluant tout ou partie des représentations tirées au sort. Le résultat fut très surprenant avec un panel de textes variés, étonnement riches en genres et en tons.

J'ai adoré l'exercice ! Si au départ, j'ai fonctionné quasi en écriture automatique, en collant littéralement aux images, rapidement, des sujets intimes se sont radinés pour prendre possession du récit (mon texte est à la fin de l'article, si vous êtes curieux). C'est assez grisant de constater qu'en cinq minutes de concentration, avec une invitation extérieure et l'image comme support, on peut « fabriquer » une histoire.


De la micro-fiction au roman, des structures communes


Là où l'affaire devient fascinante, c'est que cette micro-fiction peut servir d'architecture à une histoire plus longue, une nouvelle ou même un roman. David nous a ainsi expliqué, par l'exemple, comment découper, transformer chaque portion en épisode et ainsi, tisser la trame d'un texte complexe. Si la narration reste linéaire, il ne s'agit là encore qu'un mode de fabrication pour un premier jet. Il a également mentionné la structure narrative du monomythe (développée par Joseph Campbell) assez adaptée pour les récits de transformations et quêtes initiatiques.

Le second exercice était la création d'une histoire collaborative. Chacun jette deux dés et suit une injonction (avec un temps limité) avec dans l'ordre :
- donner le lieu de l'action (trois informations)
- créer trois personnages
- expliquer ce qu'ils font (avec une situation normale)
- donner un incident
- décrire ses conséquences
- moralité
Ce type d’exercice me plait moins, cependant, la perte de contrôle qu'il induit est très formatrice.

Enfin, l'atelier s'est conclu avec deux conseils pratiques :
- attention aux ellipses, sauter trop d'étapes dans le récit tend à perdre les lecteurs
- ne pas oublier que le texte se construit comme une fractale : le roman est une histoire, mais chaque chapitre est aussi une histoire, ainsi que chaque paragraphe. L'objectif étant de retenir l'attention du lecteur.

En conclusion, j'ai passé un moment à la fois studieux, motivant et très joyeux. Outre les conseils pratiques, je suis repartie avec de l'énergie et l'envie de m'y recoller. Boucler mon roman en cours pour attaquer ceux qui poussent derrière. Si lire sur le sujet de l'écriture reste mon moyen de prédilection pour apprendre, participer physiquement à un atelier permet de sortir du mental et de passer dans le concret, dans le faire. J'ai d'ailleurs envie de tester DraftQuest pour un projet jeunesse qui moisit dans son coin.

Une histoire de princesse... écrite en cinq minutes


"Du haute de la tour, elle contemple les étoiles. Suspendues dans la fontaine, en contrebas. L'eau calme. Pas une ride. Soudain, un bruit. Une grosse tortue émerge, pataude. Et lentement, elle avance vers le bord. Suivie d'un poisson, puis d'un autre. Des fantômes des habitants passés des douves et des lacs.
Quand le comté était encore une zone de paix.
Quand les paysans cultivaient encore les terres.
Quand les princesses en haut de leur tour servaient plus à la déco qu'à la guerre.
Le vent se lève. Les étoiles s'éteignent.
Elle fixe les feux sur la plaine. Dans le lointain, un hululement sauvage. Elle tend l'oreille. Pas un oiseau de nuit. Autre chose de plus sinistre. Vite, elle quitte son poste, attrape la torche et s’engouffre dans l'escalier de pierre. L'ennemi est proche.
Si elle survit, peut-être, demain, elle contemplera de nouveau les étoiles, dans le ciel ou dans l'eau."


Liens :
Les éditions Aux forges de Vulcain : http://www.auxforgesdevulcain.fr


8 juin 2017

Quand l'éloge devient louange : nouvelle traduction de l'essai sur l'ombre de Tanizaki



Le texte Éloge de l'ombre vient de connaître une nouvelle traduction par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré aux éditions Philippe Picquier. Elle redonne un éclairage à la fois plus direct et plus subtil à ce célèbre traité sur l'esthétique japonaise rebaptisé Louange de l'ombre. Une bonne raison de (re)découvrir ce chef d’œuvre !


Ce classique incontournable de la littérature nippone


Difficile de parler de ce texte tant vous trouverez sur la toile des articles passionnants à son sujet (cf liens en bas de page). Par petite touche, sur des fragments du quotidien, l'auteur s'interroge sur les différences entre Asie et Occident, et constate avec réticences et regrets les bouleversements que la modernité amène. De l'architecture en passant par la cuisine, les vêtements, les femmes, Tanizaki parle avec poésie des petites choses de la vie, soudain menacées de disparition par l'entrée en fanfare de la lumière électrique, du « progrès » venu tout droit de l'étranger.

J'ai découvert ce livre avec la version de René René Sieffert quand mes connaissances du Japon n'étaient que balbutiantes. Je l'avais considéré alors comme un sésame magique. J'ai senti mes sens s'ouvrir, lâcher un peu de leur préjugés d'occidentale, pour appréhender avec plus de tolérance cette culture. Rétrospectivement, je réalise ma naïveté et aussi l'étroitesse de mon champs de lecture.
Je n'ai pas tenu compte de son contexte : écrit en 1933 alors que Tanizaki était un romancier vieillissant très célèbre, il est paru sous forme d'article dans une revue. Il s'agit d'une commande faite à un homme connu pour son goût et ses connaissance sur l'occident.

L'éloge de l'ombre est certes un essai, un traité sur l'esthétique, mais c'est aussi une double ouverture, sur une époque de grande transition pour le Japon et le monde (1933) et sur une réflexion quasi-prophétique à propos des résistances au changement, le repli vers l'ombre, refuge confortable quand une lumière trop crue change nos perceptions sur ce le monde qui nous entoure et que l'on constate les évolutions, parfois fulgurantes.




Un horizon plus vaste


Cette nouvelle lecture avec la retraduction, m'a éblouie. Le livre est plus vaste, plus drôle aussi où le second degrés, et même une certaine mauvaise foi de l'auteur nourrit ma réflexion sur les différences mais aussi les similitudes entre l'Occident et l’Extrême Orient. Ce texte écrit dans une langue plus légère, plus directe que celle de 1977, conserve toute sa saveur et gagne à mon avis en subtilité.
Si vous êtes peu enclin à lire des essais, je vous conseille vivement de tenter de le découvrir malgré vos réticences. En effet, très accessible, humoristique parfois, il permet de mieux appréhender la culture insulaire Japonaise et son évolution rapide due à l'ouverture forcée de la fin du 19e. Aujourd'hui, Louage de l'ombre demeure très contemporain et même, étrangement prophétique par certains aspects. La thèse de l'ombre comme refuge dépasse les limites de l'archipel nippon.

Je n'ai lu aucun des romans ou nouvelles de Tanizaki. Il faudrait d'ailleurs que j'y remédie. Cela me donnerai probablement encore un autre regard sur ce texte.


Article d'une libraire engagée :

Entretien avec Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré par Alice Monard

Audio d'un échange avec Ryoko Sekuchi autour de la traduction du livre 

2 juin 2017

Tout au milieu du monde : roman graphique à la racine des maux





Un village sur la falaise, dans un temps éloigné. Un chaman s'inquiète de la relique, une dent de géant, qui pourrit inlassablement. La prospérité et la sécurité de la communauté se trouve menacée. Une seule solution : remplacer la dent par une nouvelle, saine, en provenance du lointain cimetière. Le chaman, son apprenti et une guerrière partent en quête de salut.

 

Trois couleurs pour trois auteurs



Voici un court roman graphique, ovni tant pour sa forme que le fond, édité aux Moutons Électriques qui ne lésinent jamais sur la qualité de leurs ouvrages. Écrit à quatre mains par Mathieu Rivero et Julien Bétan, il s'ouvre comme un texte fantastique proto-historique, illustré avec audace. Peu à peu, nous basculons dans un ouvrage très expérimental avec un travail graphique époustouflant et culotté. Les dessins ne se limitent plus à accompagner le texte mais le complètent et finissent par le supplanter.
Blanc, rouge et noir, trois couleurs maniées avec talent par Melchior Ascaride, très inspiré par les arts pariétal et primitifs. Le texte est sec, direct, et pourtant littéraire avec un vocabulaire précis et économe. Comme l'image, il s’apparente plus à une ossature aux ruptures cassantes, avec un minium de chair et beaucoup de tripes palpitantes, cachées en son sein.



Préhistoire, fantastique et mystique


L'histoire procède sur le même étrange chemin que la forme de l'ouvrage. La quête initiatique pour une nouvelle dent se transforme en une lutte plus vaste, où rêve et réalité s'entre-mêlent et brouillent les frontières jusqu'à conduire le lecteur surpris aux confins d'un monde, à moins que cela ne soit son centre.
Si les personnages, à peine esquissés, évoluent dans un cadre à la simplicité trompeuse, les auteurs se servent de ces archétypes pour nous faire glisser dans un imaginaire débridé, une transe chamanique changeante, où la subjectivité de la perception éclate les faits. Pour comprendre, il faut lire et regarder, l'esprit ouvert, se laisser conduire sur une voie chaotique, puis faire l'effort de synthétiser les visions, reconstruire le puzzle à partir des fragments. Ce sont les images qui détiennent la résolution finale, quand les mots se sont effacés. Comme l'oralité nos ancêtres, perdue à jamais. Les seules traces qui demeurent sont celles, fragiles, tracées sur les parois des grottes.

Tout au milieu du monde nous emmène en voyage à travers le temps et l'espace, un retour vers un âge de croyance, de rites et de magie. Nous partons de la mer vers l'intérieur des terres et de soi-même, à la rencontre avec le mystique. Pourtant d'autres thèmes plus s'enracinent aussi dans le livre : la relation du maitre au disciple, la transformation du monde, le nomadisme opposé à la sédentarisation, et toujours, la juxtaposition de jeunesse et de la vieillesse , la fertilité de la vie et la décrépitude vers la mort, la lumière et les ténèbres...

Un ovni, de sang, de cendre et de poésie.




Un autre article sur le point :
Le site de l'éditeur (avec un diaporama du livre) :
Le site de Melchior Ascaride :


2 mai 2017

Séisme - où je sors de deux mois de silence ici [Journal#6]


Tout tremble.

Je ne parle pas des résultats effrayants du premier tour des élections présidentielles qui nous renvoie quinze ans en arrière. A l'époque, j'avais constaté que l'impossible prenait corps, que des humains pouvaient volontairement se tourner vers un parti de haine et de peur afin d'être gouverné. Hitler a été élu au pouvoir. Éternelle boucle, recommencement. Short memory, comme dans la chanson de Midnight Oil.
Non, je ne parle pas de ce séisme-là.

Celui qui m'agite, fissure mon intérieur a commencé avant, le 24 janvier de cette année. Ou peut-être même beaucoup, beaucoup plus tôt. Toute petite.
Si je raconte l’histoire en commençant par le début, elle sera longue, ennuyeuse pour vous, douloureuse pour moi. Pas le courage. Pas l'envie. Et puis, ce n'est pas ressasser qui aide à inviter la joie et à lâcher la merde.
Ce séisme est d'ordre familial. Une bombe. Un truc qui secoue, mais après la première déflagration, nous ne sommes pas en mesure de réaliser les conséquences. Je suis en vie. Je compte mes membres. Mes doigts, mes orteil. OK. Tout le monde répond présent à l'appel. Je continue.
Ça va aller. Çà va passer. J'y crois.

Puis, il y a les répliques, la poussière qui retombe. Le tissus même qui me compose, mon sang, mes tripes, mes souvenirs, mes os (surtout ma hernie discale), mes nerfs, continuent d'être agités de spasmes, de soubresauts. Ils tremblent encore.
Après, je suis changé.
De nouvelles perspectives s'ouvrent sur le paysage alentour, sur moi-même, sur l'enfant que j'ai été, qui vit toujours en moi, et surtout, sur celle que je veux devenir.


Inutile de s’entêter à construire au dessus de la faille.
Je ne suis pas le Japon.
Je n'ai pas envie de vivre sur un moi qui redoute la venue du Big One. Hop. Je vais planter mes racines ailleurs. Je suis humaine. Vivante. Mobile. Mouvante.
L'exposition prolongée à l'amour destructeur, aux relations toxiques et dysfonctionnelles, même parée des atours de l'affection parentale - m'use et m'abime, me blesse.
Parce que je suis vulnérable, peut-être plus que d'autres. Je ne sais pas. Par contre, après 40 ans de crash test, les conclusions sont sans appel : je ne suis pas résistante à ce que mes parent me donnent. J'ai du mal à qualifier d'amour le mélange de culpabilité, attentes frustrées, incapacité à accepter mes choix et celles que je suis, accusation, déceptions, violence verbale, sabotage...

Depuis plusieurs années, j'ai compris que mon père était ce qu'on appelle, en langage psychanalytique, un pervers ; j'ai fait mon deuil de la relation que j'aurai désiré avoir avec lui et douloureusement accepté la réalité. J'ai trouvé des solutions pour interagir un peu, qu'il soit présent à distance, sans y perdre des plumes.
Je n'avais pas compris l'étendu des dégâts.
Pas compris que ma mère, elle aussi, cette autre partie, jouait un rôle tout aussi tordu.
Je n'avais pas compris leur fonctionnement de couple, la dépendance affective, et leur jeu de massacre qui a commencé probablement dès leur rencontre, peu avant ma naissance.

L'amour ne suffit pas.
Surtout pas quand, en son nom, on justifie les insultes, les destructions, l'agressivité systématique face à la personne saine qui, naïvement, par son existence même, dénonce l'absurdité et la perversion. Ce n'est pas la faute du lion s'il bouffe la gazelle. Sa nature profonde, sa survie même demande qu'il la chasse et la croque.
Je ne suis pas une gazelle. Libre arbitre, cerveau fonctionnel et tout le tintouin. Comprendre ce que je suis, ce qu'est ma mère, ce qu'est mon père, comprendre que leur seule proximité, leur seul contact me détruit.
Certains vivent très bien avec des armures. Pas moi.
Moi, je ne suis pas une gazelle, mais une grenouille, pas des masse de carapace. La flemme d'être aux aguets, en hyper vigilance, toujours à se calmer, à ne pas nourrir la violence, à relativiser, à se protéger sans attaquer, à plier jusqu'au point de rupture.
Épuisant.

Le 24 janvier, j'ai dû intervenir dans la vie de mes parents, sur demande express de ma mère. Plus une exigence d'ailleurs qu'une sollicitation d'aide. Je pensais qu'une première opération commando ouvrait à la voie pour un retour à la normale, au rationnel. Lourde erreur. Après deux mois, une seconde a été planifié, malgré mes réticences. Toujours sur demande de mes géniteurs. Avec le soutient de la Moustache et la grande réticence de certaines de mes amies, inquiets pour ma santé psychique.
Une deuxième opération pour sauver les meubles, littéralement.
Une dernier voyage vers celle que j'étais...
Ou pas.
Un nouveau séisme.
Tout explose à nouveau.

Maintenant, je refuse les rapports de force, les jeux de pouvoirs, je refuse que ma mère m'impose la violence comme seule issue quand les mots ne sont plus entendus.
Alors, j'opte pour le silence, la distance, l'abandon. Mes derniers espoirs d'une résolution intelligente des problèmes se sont évaporés.

Je m'aime trop pour continuer de subir.
Je me respecte trop.
Cet amour-là, je n'en veux plus.

Je profite de l'énergie cinétique du séisme, je m'élance ailleurs. Je transforme, je fabrique, je bidouille, je crée. Ça secoue encore. Heureusement, l'épicentre bouge moins vite que moi. Sur un sol stable, un socle, je pose la première pierre alors que j’entends encore au loin le fracas des falaises qui sombrent dans l'océan.

2 mars 2017

Haïkus du temps présent de Mayuzumi Madoka : la tradition dépoussiérée sans altérer le charme !


 

Des poèmes et des bribes d'une vie japonaise



Voici un ouvrage qui réunit 80 haïkus contemporains issus de plusieurs recueils de l'auteur, hélas disponible qu'en japonais. Cette anthologie, proposée en version bilingue, ajoute à chaque haïku un texte de contextualisation, parfois écrit spécialement pour cette édition française sortie chez Philippe Picquier. L'auteur explique pourquoi elle a écrit le poème, donne les spécificités de sa culture, ou partage avec nous un souvenir touchant.
La mise en page, avec à droite le haïku et à gauche la version originale du poème avec son commentaire, permet à la fois d’apprécier la poésie brute, sans rien connaître de plus, et pour les curieux, de découvrir le haïku en japonais avec des éléments sur sa naissance, des anecdotes sur la culture, les expressions. Ainsi, le livre propose une double approche, en fonction des gouts et des envies.

De nombreux livres de haïkus sont d'ailleurs bilingues (avec écriture en japonais et transcription en romanji) permettant ainsi d'avoir accès à la musicalité de la langue, même si on ne la comprends pas. Le Japonais étant d'une grande richesse en onomatopée, je trouve cela agréable d'avoir le texte original pour en découvrir la sonorité des mots.

Haïku du temps présent bénéficie aussi d'une excellente introduction par Corine Atlan qui rappelle les règles formelles du haïku. En effet, cette forme d'expression poétique intègre de nombreuses contraintes : métrique, mot de saison, césure.... Pourtant, à la lecture, on les devine à peine, tant la légèreté des phrases nous séduit, tant leur profondeur nous touche. Corine Atlan, outre la traduction, a également choisit les haïku qu'elle a agrémenté de nombreuses notes explicatives.


Trois lignes pour croquer le Japon d'aujourd'hui



Mayuzumi est une haijin extraordinaire. Avec pudeur, elle crée une résonance entre les émois de l'âme et l'état de la nature. Nous sommes loin des haïkus classiques au charme suranné d'un Japon aujourd'hui disparu, certes toujours très présent dans la culture traditionnelle et l'imaginaire mais bien figé dans le temps, sous cloche. Les haïkus de Mayuzumi eux sont vivants, contemporains.
Ils respectent justement l'essence du haïku (ancrage dans le quotidien, les petite choses de la vie, impermanence, l'attachement à la saison...) sans copier ceux classiques dont le caractère intemporel est une illusion. Il suffit de relire Basho avec ses routes boueuses, son manteau de paille, ses sandales et son mode de vie nomade pour saisir que le Japon décrit dans ses textes est bien révolu.

Chez Mayuzumi, on sent le souffle de notre époque, la présence de la ville, la modernité, et pourtant, la nature, les éléments sont toujours là, des étoiles aux fleurs, aux sentiments humains. En lisant cet ouvrage, on a une vision pleine de justesse du Japon d'aujourd'hui par la lorgnette de la poésie : merveilleux, parfois nostalgique, souvent émouvant.


Un autre avis sur le blog "Lire le Japon"


20 janvier 2017

"Nous sommes légion et nous sommes mignons"



"Nous sommes légion et nous sommes mignons.

Colorés, chatoyants, caquetants, pépiants. Dans la jungle moite, à l'abri des feuillages vernissées, sur les fleurs, au pied des immenses arbres, nous restons immobiles. Nous sommes partout, même au plafond. La pièce est petite, juste une lucarne haute. Ici, ceux qui viennent font leurs affaires puis s'en vont. Certains restent plus longtemps, avec de la lecture, d'autres font des grimaces, ou marmonnent leur liste de course. La durée des visites en général est brève et toujours utilitaire.
Rien de passionnant.
Juste les besoins naturels de ces cousins lointains qui oublient qu'eux aussi, ils sont des animaux.

En été, plusieurs années de suite, il y a cette petite qui change la routine. Le visage mangé par des lunettes trop grandes en plastique rose pâle aux verres épais, les cheveux avec les boucles légères qu'ont les enfants, toujours vagues et mouvantes, comme le vent.
Elle nous fait la conversation.
Tous les jours, plusieurs fois par jours, parfois durant plus d'une heure, jusqu'à l'intervention d'un tiers.

Elle arrive, s'installe sur le trône avec l'agilité propre à son âge, ne doutant pas de sa place dans le monde. Elle ferme la porte, pour plus d'intimité, mais sans jamais tourner le verrou. Et là, de sa voix fluette, elle prend de nos nouvelles, nous raconte ses vacances, la pêche aux coquillages, les rouleaux d'écume piquants, les hortensias en bas du jardin, les araignées et les langoustes chassées par son papa, les glaces à l'eau au citron offerte par sa maman, le sous-sol de la maison de Michel et Josette avec la salle de jeu où elle apprend des masses et des masses sur la vie. Les grandes qui la chouchoutent, lui font peindre des galets, lui monte le grand train électrique avec un circuit compliqué.
Une fois, elle a passé la frontière pour aller en Espagne et a mangà une tortilla directement avec les mains, il n'y avait pas de couverts, juste un grand plat commun pour tout le monde ! Parfois, ils sortent tous sur le voilier. Ce qu'elle préfère, c'est la promenade du soir, après manger (surtout si c'est des moules) sur la grande avenue d'Hendaye que sa maman appelle « Les Champs Élysées ». Il y a plusieurs glaciers...

Puis elle nous raconte aussi la jungle, la vie de monsieur Toucan, celle des Aras bavards et si jolis... Elle caresse du bout des doigts le serpent, les lianes et les troncs. Elle ne s'arrête jamais de blaguer, de rigoler et parfois, de chuchoter un secret jusqu'à ce que, dans la pièce voisine, soudain, la voix de sa mère retentisse :
— Marianne, ma chérie, tu es encore aux cabinets?
— Oui...
— Tu fais pipi ou tu joues ?
— Les deux.
— Ça fait plus d'une demi-heure maintenant. Il faut que tu sortes, nous allons à la plage.
— D'accord.
La petite descend de son perchoir et nous souhaite un bon après-midi. Quand elle reviendra tout à l'heure, elle nous abreuvera encore de ses aventures incroyables. Par la porte entre-baillée, nous entendons encore :
— Maman, maman, tu sais ce que le perroquet m'a dis ? Va-y, devine !"



Ce texte est un exercice pour un MOOC sur l'écriture de fiction. La contrainte était de raconter un souvenir d'enfance selon un point de vu autre que le sien. Le texte devait être rédigé en 30 minutes.
Photo prise au Naturospace de Honfleur